X .IULES JANIN
avec Théophile et Gérard dans la boJiàme du Doyenné, la mère patrie de toutes les bohèmes littéraires, quand Je reçus im matin, à ma grande surprise , un hiéroglyphe de Jules Janin que nous lûmes en nous mettant à trois pour cette œuvre laborieuse. Il ny avait que deux lignes, mais qui en valaient quatre.
Les voici, car je les ai gardées comme un parchemin de ma vingtième année :
i( Vous ave:{ fait im livre charmant dont je (c raffole; vene^ me voir si vous passe:{ par là. »
C'était à propos d'un roman oublié, à ce point que je l'ai oublié tout le premier, la Pécheresse.
Je ît'attendis pas au lendemain.
C'était en son temps le plus radieux ; il habitait le re\-de-chaussée et le jardin d'un grand hôtel de la rue de Tournon. Et il habitait cela en grand seigneur, avec tous les raffinements de Vartiste. Déjà il avait commencé sa rarissime bibliothèque. C'était le bon temps : il n'y avait alors guère que Janin et Nodier pour se disputer les beaux livres. Lui qui descendait de sa mansarde, qui donc Pavait initié au luxe des fermiers généraux, du duc de La Val-
Hère, de la reine Marie-Antoinette? Car les livres reposaient dans les plus belles bibliothèques en bois de rose du temps de Louis XVI. Tout le mobilier, d'ailleurs, était du même style. Pour achever l'illusion., il avait appendu dans le salon et dans le boudoir, sous d'anciennes tentures bleu de ciel, des portraits du XVIIP siècle. J'avais vu jusque-là quelques intérieurs d'hommes de lettres illustrés par V acajou à la mode. Je me crus dans une féerie, quoique dans notre bohème, avec Théophile et Gérard, nous eussions un salon Louis XIV à nul autre pareil ; mais clw{ nous tout était un peu à la diable, tandis que che:^ Janin c'était l'exquise perfection. Et quelle hospitalité ! Après ni avoir fait voyager dans sa bibliothèque, il me promena dans son jardin et me prouva que j'étais invité à dîner avec lui et ses amis.
Je ne rappelle ceci que pour montrer sa vie en i835. C'était une maison de Sybaris, mais avec ime plume d'oie et une plume de fer : il avait tous les luxes, hormis le luxe du temps perdu. Il faut bien dire que, si on l'eût condamné à ne rien faire , il neût pas été cet