NINON DE L'ENCLOS
N était à la fiii du souper. La simple et //jolie maison de la rue des Tournelles i^ réunissait ce jour-là tout ce qu'il y avait à Paris de grands seigneurs sans morale, de petits abbés sans dévotion, de gens de lettres sans envie.
En effet, c'était dans cette modeste retraite que se construisait en silence Texquise et élégante politesse qui a fait autant la gloire du XVIIe siècle que la perfection de ses orateurs et de ses
poètes. Sous le brillant despotisme de Louis XIV, au milieu de l'admiration muette qui entourait la demeure du grand roi, une femme qui n'était que jeune et jolie entreprit d'avoir une cour au delà de cette cour, et parvint à être un pouvoir indépendant de ce pouvoir si jaloux de tous ses droits.
Et notez bien que l'entreprise de M'i^ de L'Enclos était d'autant plus difficile, d'autant plus inouïe, que cette jeune femme avait à combattre toutes les correctes exigences d'une époque essentiellement soumise à Topinion publique, le plus grand tyran de ce siècle. C'était plus encore contre ce tyran qui voulait la flétrir que contre la cour qui la repoussait que M^'e de L'Enclos s'était révoltée.
Jamais, dans sa jeunesse, et malgré toute sa bonne volonté, elle n'avait pu comprendre qu'une femme pût être déshonorée par les mêmes actions dont les hommes font toute leur gloire ; et du jour où elle fut la maîtresse, elle se promit bien, et, Dieu merci, elle a tenu ses promesses, de ne jamais se soumettre au joug des traditions reçues, ni à cette vertu cruelle et sans récompense que les hommes ont appelée fidélité.
Une fois donc que M'i^ de L'Enclos eut renoncé à sa renommée de femme vertueuse, elle se jeta
ii3
à corps perdu dans toutes les vertus qui font un galant homme, de sorte qu'elle était amie aussi fidèle et dévouée que maîtresse inconsiante et légère; du reste, pleine de grâces et d'attraits, pleine d'esprit et d'indépendance, et surtout si attentive à n'obéir qu'à son amour, à éviter toutes les influences qui pouvaient être étrangères à la passion du moment, qu'il lui arriva plus d'une fois de rejeter un grand seigneur qui lui plaisait pour prendre un malotru à sa place, et cela uniquement parce que le grand seigneur était puissant et riche, et que l'autre, son coitieur, par exemple, n'avait rien.
Aussi, fière de son indépendance et de sa probité, Ninon réussit bien vite à se faire respecter des hommes qui Teniouraient, et, ce respect faisant sa force, il arriva qu'elle se mit à la téie de toute la littérature frondeuse et de toute la philosophie sceptique de son temps.
Le chef-d'œuvre de tous les siècles, Tartuffe^ fut jugé pour la première fois dans le salon de M"e de L'Enclos. Ninon le vit naître et grandir sous ses yeux, elle Tencouragea de ses regards comme elle encouragea les premiers vers de Voltaire enfant, et même on' rapporte, et c'est Molière qui le raconte, que Ninon, à la première lecture de Tartuffe, fut tellement émue et indignée qu'elle
114 MADAxME DK MATNTENON
traça de verve un autre portrait de Phypocrisie religieuse.
« Il y avait, dit Molière, dans ce portrait, une si grande quantité de traits fins et moqueurs, d'indignation railleuse et spirituelle, que si ma pièce n'eût pas été faite, je ne l'aurais jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que ce Tartuffe de M'ie de L'Enclos. »
Voilà comment en parlait notre Molière, et non seulement Molière, mais tout ce qu'il y avait de gens d'esprit dans ce siècle : La Fontaine, Chapelle, Racine, le sévère Despréaux, le vieux Corneille, le grand Condé, quelques femmes d'un grand nom et moins timides que les autres, que je ne cite pas par respect pour leurs petites- li lies qui pourraient me lire, et qui se trouveraient maladroitement compromises.
Quand la reine Christine vint à Paris, elle voulut voir M"ede L'Enclos comme une des plus singulières merveilles de ce temps si fécond en merveilles; et la reine déchue trouva cette autre reine en tête-à-tête, je vous laisse à penser avec qui? Avec le bon, le froid, le méthodique, le savant Huyghens qui, en Thonneur de sa passion, tira de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule mais presque aussi excusable que le fameux