AU MERCURE DE FRANCE
N ne trouva rien de mieux pour récompenser J.-J. Rousseau que de lui offrir la rédaciion du Mercure de France.
C'était, dans ce temps-là, une des plus belles positions qu^il fût donné à un homme de lettres d'espérer, car la presse n'étant pas alors parfaitement libre et le Mercure étant le seul recueil qui eût le droit de paraître tous les huit jours , il arrivait nécessairement que, malgré la censure, et malgré la Bastille, et malgré les caprices de la cour, et malgré l'absence totale de nouvelles politiques, l'absence même de tout ce qui fait aujourd'hui l'intérêt d'un journal, le Mercure de France était à cette époque suivi de plus d'enthousiasme et d'influence que ne le sont aujourd'hui le Constitutionnel , le Courrier et les Débats réunis, à l'époque des élections.
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D'ailleurs, la France de Louis XV commençait déjà, quoique d'une manière très confuse, à comprendre qu'elle avait besoin de publicité; et de toutes parts, dans les lettres de Voltaire écrites pour le royaume, dans les lettres de Grimm écrites pour le dehors, dans la communication active des philosophes avec la Russie et surtout avec TAngleterre, dans cette effervescence si dramatique d'un peuple avide de se connaître, de connaître ses voisins et de savoir de quoi il s'agit dans les destinées, nous devons nécessairement reconnaître que tout, en France, tendait à la liberté d'examen. Ajoutez à cela ce besoin de renommée littéraire qui envahissait la ville et la cour, comme on disait encore alors, et vous comprendrez très bien que, dans un temps où une chanson était une affaire d'État, où plus d'un grand seigneur aspirait aux honneurs du quatrain, la place de rédacteur en chef du Mercure, avec des appointements assez honnêtes pour vivre sans avoir recours à VEncyclopédie^ n'était pas absolument une place à dédaigner.
Mais J .-J . Rousseau, quand cette place lui fut oferte, commençait à être tourmenté de l'idée singulière qu'il était né pour ressusciter Diogène. Ce grand écrivain, qui n'était déjà plus jeune, avait passé par tant de vicissitudes bizarres que la vie
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lui paraissait comme une amère plaisanterie dont il voulait tempirer le tiel par quelque chose d^éclatant.
Pour cela, il lui fallait de la gloire, c'est-à-dire la permission de ne plus vivre comme les autres ; et cette permission il avait su Fobtenir par son discours sur Y Inégalité et surtout, car le siècle était bien frivole encore, par un ou deux airs du Devin^ que personne ne peut plus entendre aujourd'hui.
Le Devin du village avait, pendant un mois, fait de Jean-Jacques le premier homme de Paris; sa perruque en désordre et ses vieux habits, quand il fut présenté au roi, avaient ajouté un autre mois à cette illustration. Cette preuve nouvelle et inusitée d'indépendance avait paru si belle à son siècle qu'il ne faut pas douter que ce ne soit de ces habits sales et de cette perruque mal poudrée que date Tenvie des contemporains de Rousseau pour sa personne, tant alors on comprenait peu ce sublime et malheureux génie !
A la première nouvelle de Toffre qui était faite à Rousseau, tout le parti des philosophes fut ému. Rousseau, à la tête du Mercure, était une espèce de triomphe pour des écrivains, qui étaient souvent battus en brèche par le journal des jésuites de Trévoux, dont l'érudition leur faisait peur. Aussi ce
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fut chez Jean-Jacques une affluence extraordinaire.
Si vous êtes du quartier latin, vous avez peutêtre remarqué, tout à côté de la place de la Sorbonne, une petite maison à Tescalier étroit et tortueux, dont les fenêtres basses donnaient alors sur une église qui sert aujourd'hui de dépôt à un corroyeur.
Cétait dans cette petite maison, au troisième étage, qu'habitait Rousseau avec M'ie Levasseur; c'était là qu'il avait enfin trouvé assez de meubles pour parler de son ménage^ et une petite épinette assez d'accord pour devenir le Rossini de son siècle. Du reste, il n'y avait guère d'apparat dans cette simple demeure. Rousseau n'y recevait personne, excepté peut-être Diderot, aux bons jours, quand il n'était pas à la Bastille.
Ce jour-là, pourtant, la petite chambre était remplie; on y voyait entassés Tun sur Tautre: Marmontel, déjà connu par deux tragédies sombres et ses amours infortunées avec Mi'e Clairon; d'Alembert, que sa probité rendait recommandable à ses amis, et dont le style sec et pincé avait un grand succès chez les libraires de la rue Saint- Jacques; Diderot, qui n'avait pas encore lu Clarisse, quoiqu'il fût déjà fort raisonnablement emphatique et furibond; Grétry, avec son modeste habit italien et la timidité d'un jeune