XII JULES J AN IN
maison paternelle, sur les bords de l'eau, était toute retentissante, elle appartenait au Rhône tout entière; c'était son bien, son domaine. En été, il enlevait les fruits et les légumes du jardin; en hiver, il prenait ses ébats au rez-de-chaussée, il dansait au salon, il s'asseyait à la table de la cuisine; nous étions faits à ses visites ; c'était notre hôte forcé, comme au temps de l'invasion ; seulement, pour nous, l'invasion du Rhône revenait tous les ans.
Ce jour-là, je vous dis que le Rhône était bien' grondeur, il battait le pied de la maison, frappant déjà à la porte et demandant à haute voix à y entrer : moi, sur le point de partir, je me précipitai dans les bras de ma mère, qui était déjà malade de la maladie dont elle est morte, pauvre mère! Elle me tendit les bras avec des larmes et des sanglots, pauvre mère! Ma mère était belle ; et partout à Condrieu, où elle était née, quand Condrieu était une ville animée et joyeuse, livrée aux doubles fêtes de la navigation et de la vendange, on citait ma mère pour la fraîcheur de ses joues, la blancheur de ses mains et la beauté de ses bras. Je ne l'avais jamais vue pleurer que ce jour-là; car c'était une femme heureuse naturellement et d'un caractère élevé et fort qui ne s'étonnait guère des petits malheurs qui s'élèvent dans tous les ménages. Ces larmes silencieuses, qui baignèrent mon visage tout à coup, me firent beaucoup pleurer quand je fus loin de sa vue; mais, tant que je fus près de son lit, je me contins : je l'aurais fait trop pleurer, si j'avais, moi aussi, pleuré.
J'étais donc assis sur son lit, sans mot dire Elle ne me dit rien non plus, me prenant la main et m'embrassant, essuyant ses larmes pour pleurer encore. Jusqu'à ce jour, quand nous ne nous étions séparés