PEINT PAR LUI-MEME. XV
auquel j'eusse jamais parlé, avait fait sur moi une impression très-profonde. Je vois encore une large verrue qu'il avait sur la joue gauche, j'entends encore sa formidable voix que je trouvais très-belle, et avec laquelle il nous payait au dessert des œufs crus qu'il avait avalés pendant le dîner. Cet homme, ce chanteur italien, ma première admiration, ou, si vous aimez mieux, ma première illusion dramatique, c'était Profeti, le même qui a joué pendant neuf ans la statue du commandeur dans Don Giovanni, au théâtre Favart.
Pour compléter ce curieux assemblage, il aurait fallu voir au-dessus de nos têtes, sur l'impériale de la voiture, deux militaires de tournure et de visage très-différents : l'un en habit noir, à moustaches noires, sans décorations, à l'œil triste, à l'air pauvre, mécontent caché, malheureux au dedans, n'avait pas tellement nettoyé sa chaussure qu'on ne pût au besoin y retrouver un peu du sable de la Loire; l'autre, véritable athlète sans proportion, colosse tout fait pour être à la tête d'une procession de paroisse ou d'une compagnie de tambours, n'était rien moins qu'un de ces grands soldats de luxe que Louis XVIII avait rétablis dans son antichambre, comme il avait replacé une maîtresse et un confesseur dans son alcôve : c'était un vrai Cent-Suisses; en un mot, son compagnon de l'impériale ne prenait même pas la peine de le mépriser.
Nous voyageâmes ainsi au milieu d'une conversation à mille couleurs. On parlait beaucoup de choses bien différentes, et que moi, pauvre enfant, je confondais tout à fait dans ma cervelle. On parlait surtout de deux hommes que vous serez bien étonné de rencontrer ensemble, Napoléon et M. Scribe. Qui
yVI JULES JANIN
m'eût dit, à moi, que je devais tant parler de M . Scribe un jour?
Arrivé à Paris, chacun se sépara pour aller à sa destination : le Cent-Suisses aux Tuileries, le colonel à demi-sclde dans les décombres de V Hôtel des Braves, le solliciteur je ne sais où, Profeti pour devenir le plus excellent joueur de statues que nous ayons vu au Théâtre Italien.
Tous ces gens-là étaient tellement préoccupés d'euxmêmes que personne ne prit la peine de faire attention à moi qui leur disais adieu et qui étais sur le point de pleurer en les quittant, tant je les trouvais aimables et spirituels! Il n'y eut que la fille entretenue qui prit le temps de m'embrasser et de me donner quelques conseils sur les mauvaises sociétés à éviter. Puis tout ce monde s'évanouit, et je restai seul avec une lettre d'introduction dans une poche pour le collège royal de Louis-le-Grand.
Comme je vous l'ai dit, j'avais quinze ans alors. Mon père et mes oncles, et toute ma famille, me regardaient comme un prodige. Les dames de ma ville natale, à qui j'avais fait des vers, me disaient qu'avec un peu plus d'études je pourrais aller à tout. C'était donc une spéculation de famille qui m'envoyait à Paris. Afin que la spéculation fiât plus siare, mes parents, grands lecteurs de journaux, avaient fait choix du plus fameux collège de cette année-là, du collège qui avait eu le prix d'honneur. Il fallait que j'eusse, moi aussi, le prix d'honneur ; je devais l'avoir, à coup sûr, avant une année. « Et puis, disait mon oncle Charles, cela rapporte, tune payeras pas d'inscription à l'École de droit, — tu ne tomberas pas à la conscription, » et je ne sais quoi encore; mais on se réjouissait ù l'avance de ce prix