PEINT PAR LUI-MEME. XIX
enfermait pendant huit jours entiers dans d'infâmes oubliettes qu'il avait découvertes sous les combles, véritables prisons vénitiennes, glace en hiver, fournaise en été : voilà ce que cet homme appelait l'éducation.
Nous autres, mes amis et moi, nous nous rassemblions aux heures de récréation dans la grande cour du collège, et là, sous les fenêtres du proviseur, nous faisions de l'opposition à notre manière contre ce despotisme absurde et cruel. Quels bons sarcasmes nous avions contre ce tyran! que d'excellents ridicules nous lui avons prêtés ! comme nous avons flétri ce despotisme bigot et hypocrite! La Restauration a été détestée par les jeunes esprits! je le crois bien, mon Dieu! La Restauration avait repris violemment l'enfance à l'Empire turbulent, altier et tapageur, pour en faire une enfance hypocrite, chrétienne et calme. La Restauration avait arraché aux collèges leurs armes à feu et leurs tambours, pour les remplacer par des cloches et des missels : de là, une honte immense à nous tous, réveillés par le tambour et qui nous endormions au son de la cloche ! Et puis, ce qui était odieux, c'était de voir que les principes reçus étaient changés, pendant que les hommes ne changeaient pas. Ces hommes si pieux, c'étaient les mêmes qui avaient adoré Voltaire sous l'Empire; ces hommes qui enseignaient le grec, c'étaient les mêmes qui ne savaient pas le lire sous l'Empire. Ils avaient été surpris le même jour par la foi chrétienne et par les racines grecques de Port-Royal, et ils se vouaient à l'une et à l'autre croyance sans y comprendre un seul mot. Nous étions lancés, nous autres, dans cette scandaleuse époque de transition, et notre éducation s'en ressentait comme elle pouvait.
XX JULES JANIN
Mais, nous autres, je parle toujours de mes amis et de moi, c'est-à-dire des inutiles et des dangereux, c'est-à-dire de ceux que le professeur condamnait au silence, de ceux dont le proviseur n'attendait rien au concours général : mais, dis-je, nous étions déjà, nous autres, assez avancés pour nous moquer de l'hypocrisie de tout ce monde, pour la poursuivre à outrance de notre sarcasme railleur; nous allions tous ensemble et par groupes, moi à la tête, et déjà commençant cette pénible profession de la critique politique et littéraire de chaque jour à laquelle je devais être condamné.
De ces trois années passées au collège, je n'ai donc qu'un souvenir assez triste, pour ce qui regarde le collège ; puis, pour ce qui est de l'amitié que nous avons faite entre nous, pour ce qui est de celte fraternité du deuxième ciel à laquelle nous nous sommes élevés entre nous, pour ce qui est de cette famille que nous nous sommes donnée entre nous, pauvres orphelins que nous étions, oh! c'est bien là de ces bonheurs qui compensent toutes les misères, qui font oublier tous les hypocrites, qui enchantent tous les souvenirs. Ces trois ans passés au collège ne m'ont peut-être pas appris grand'chose en fait de sciences, mais ils m'ont beaucoup avancé en fait d'amitié, cette grande science de la vie : en sortant de là, il est vrai, je n-e savais ni l'histoire, ni les mathématiques, ni les langues, ni aucune espèce de littérature ; mais je savais comment on a des amis et comment on les conserve, et puis je savais aussi, à n'en pas douter, avec combien peu de science, de mérite et de travail, on devient quelque chose dans le monde : c'était avoir déjà beaucoup appris.
Ilclas! cependant quand je sortis de cette maison