PEINT PAR LUI-MEME. XXI
OÙ je m'étais trouvé si malheureux, regrettant mon beau Rhône et mes belles montagnes chargées de vignes, j'eus un instant d'immense découragement, que rien ne saurait exprimer. Je m'arrêtai un instant sur le seuil de cette demeure, et je jetai sur le monde où j'allais entrer un regard épouvanté. Qu'allais-je devenir, moi, pauvre enfant, sur le seuil de cette maison que je quittais pour jamais, dans ce gouffre béant, le monde? Gomme j'étais là, prêtant l'oreille aux bruits lointains et effrayants du monde, je voyais sortir mes condisciples plus heureiix : on venait les chercher, eux, en grand appareil; c'étaient leurs mères ravies de les retrouver des hommes ; c'étaient leurs pères, heureux de les jeter dans l'ambition à leur suite ; c'étaient des domestiques en livrée, pleins d'espoir dans la jeunesse de leurs jeunes maîtres, cette source de grandes fortunes pour les valets comme pour les courtisans : mes camarades s'élançaient dans leur bel avenir, et sans me voir. Moi, je les voyais confusément, vaguement : il y en avait dans le nombre qui étaient déjà en bel uniforme, entre autres Guilleminot, le fils du général, qui partait pour la guerre d'Espagne, beau et grand jeune homme qui est mort à Constantinople, pendant l'ambassade de son père; il est mort! aussi jeune et aussi heureux que cet autre beau jeune homme, Charles de Montalivet, notre contemporain aussi, qui vient de mourir làbas, pleuré de tous; lui, si bon, si aimable, si aimé! C'étaient là les heureux de mon temps, les princes et les riches; moi, très-pauvre, je les voyais de la porte du collège s'élancer dans le monde, sans saivoir moi-même où j'irais coucher le soir!
Que j'en ai vu mourir ainsi de plus joyeux, de plus heureux que moi ! Les uns sont morts sur la mer,
XXII JULES JANIN
pendant le combat; les autres sont morts en Grèce, par une surprise; nous en avons perdu plusieurs au bois de Boulogne, d'un coup d'épée, dans un coin derrière un arbre; d'autres sont tout à fait privés de tout souvenir; plusieurs autres se sont suicidés d'une autre manière, par le vaudeville, par le couplet, par le poëme épique, par le jeu, par les amours. Moi, sur le seuil du collège, je les ai vus si beaux, si rieurs, si joyeux, si fous ! prions pour eux !
Comme j'étais là triste et pensif, et tout prêt à rentrer au collège, si on avait voulu me recevoir ; comme j'étais là à les voir tous, ces joyeux enfants, devenus des hommes, s'en aller à cheval, en voiture, à pied, dans des maisons toutes préparées pour les recevoir, et moi, tout seul!... ô bonheur! tout au bas de la rue je vis, accourant à aussi grands pas que le permettait sa vieillesse, je vis arriver ma vieille bonne tante, mon soutien, mon amie, mon espoir, frêle bâton de ma jeunesse, ma tante, elle-même, toujours elle! Pauvre femme! Il y a de cela dix ans bientôt; elle avait quatre-vingts ans passés; mais c'était une femme du vieux temps, qui avait été toute sa vie belle et forte, et d'un grand cœur. Elle avait passé une partie de sa vie en mer sur un vaisseau, et en Corse dans la citadelle; elle avait été embrassée par Paoli, elle avait connu Pozzo di Borgo jeune homme, elle savait toute l'histoire de Gênes et de la Corse; puis, revenue de là-bas veuve et toute seule, elle s'était prise à m'aimer et à me raconter touf jeune sa laborieuse vie, et moi, je m'étais pris à l'aimer, et nous nous étions associés ainsi de bonne heure et pour toute la vie; et, dans notre société en commandite, elle avait apporté, elle, sa vieillesse; moi, mon adolescence, et, avec ces deux faiblesses réunies, ces deux