‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 18 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. XXIII · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. XXIII

impuissances réunies, nous avions composé une force qui n'a été qu'à nous, qui a été admirable, qui existe encore, et qui durera toujours, n'est-ce pas, ma vieille amie? Elle venait donc ce jour-là, fidèle à notre mandat tacite de ne nous jamais quitter, elle venait à Paris me reprendre pour y vivre avec moi, inconnu et pauvre, pauvre et inconnue comme moi!

Quelle femme ! à l'âge où l'on s'arrange pour mourir, à l'âge du repos et des longs rêves, elle avait tout quitté pour venir à moi dans la foule. Elle avait quitté sa maison bien arrangée, son feu toujours allumé, son petit jardin, ses vieux amis, son influence dans sa petite ville, elle avait tout quitté. Elle venait à moi ce jour-là, arrivée qu'elle était de la veille, après un voyage de cent lieues. Je la reconnus tout d'abord làbas au milieu des voitures, longeant le mur, s'appuyant sur sa canne, vive encore, ne me cherchant pas même du regard, tant son cœur lui disait que j'étais là! Moi, immobile, je la laissai venir à moi; je ne voulais pas ôter un pas à sa belle action; je voulais qu'elle fît tout le chemin pour me rejoindre. Bonne mère, elle me rejoignit enfin.

Alors, alors je me sentis vivre; j'avais une protection , j'avais une vie , j'avais de quoi être aimé , j'avais de quoi aimer, j'avais une bonne vieille femme pour pleurer avec moi, pour se réjouir avec moi, pour souff"rir avec moi. Mon ambition était satisfaite , mes rêves se réalisaient. C'était tomber de bien haut cependant! Avoir rêvé toute sa vie grande fortune, et grandes dames, et nobles amours, et succès de gloire, puis tomber dans la rue au bras d'une octogénaire ! sortir de ces palais enchantés de l'imagination, pour aller dans les rues du vieux quartier Latin, lisant un à un tous les écri-

XXIV JULES JANIN

teaux des maisons pour trouver une chambre au cinquième étage, car ce fut là mon premier pas dans le monde, chercher un gîte. Oh ! cela était décourageant pour un pauvre jeune homme tout frais sorti des odes d'Horace, et des poëmes de Virgile, et du luxe de l'ancienne Rome, palais de marbré, fraîches villas sur la mer, d'aller à pied dans les rues de Paris, cherchant un nid assez misérable pour sa pauvreté! et ainsi j'allais tout haut devant moi. Que de mansardes j'ai visitées ce premier jour! que de pauvres demeures, mon Dieu! C'était voir l'humanité sous un triste aspect pour commencer : c'étaient des familles entières entassées dans un espace de douze pieds; c'étaient des escaliers infects sous des plombs fétides; c'était une pauvre jeune fille grelottant de froid; c'était un homme triste et morne, dans une mansarde sans jour; c'étaient tous les détails du pauvre ménage parisien visité à l'improviste par des étrangers, auxquels il se soucie fort peu de se montrer plus beau qu'il n'est en effet. Hélas! à chaque nouvelle maison dont nous visitions ainsi les combles, ma tante et moi, nous n'osions pas nous consulter, même du regard. Quoi donc? habiter là, elle si vieille, moi si jeune? Quoi donc? vivre dans cet air, dans ce bruit, dans cette ombre, dans ce voisinage, au milieu de ce vice, de cette misère et sous la loi de ce portier, elle si vieille et moi si jeune! Voilà les réflexions que nous faisions dans notre âme sans nous les dire, elle et moi, moi pour elle, elle pour moi! — Moi, je suis vieille, pensait-elle, que m'importe? mais lui? Et moi, de mon côté, je m'apitoyais sur sa vieillesse. Nous avons cherché ainsi pendant trois jours une maison sur les hauteurs du quartier Latin; et pendant trois jours, rentrés le soir dans notre auberge,

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