PEINT PAR LUI-MEME. XXV
nous récapitulions tous les appartements que nous avions vus dans la journée, et toujours avec cette monotone conclusion : « C'est trop laid, c'est trop haut; » ou cette autre non moins triste conclusion : « C'est trop cher. »
A la fin, un armurier de notre ville, honnête homme d'une grande bonté, qui demeurait rue du Dragon, nous indiqua dans la rue un appartement dont il avait fait la découverte, et qui nous convenait sous tous les rapports; triste, mais décent; élevé, mais au quatrième; d'une entrée obscure, mais très-clair; loué par un huissier, mais à un prix raisonnable. — Nous fîmes un coup de tête, ma tante et moi ; l'appartement était bien encore un peu cher, mais nous nous confiâmes elle à la Providence, moi au hasard; nous arrêtâmes l'appartement le matin même. Le jour même j'allai au roulage chercher les meubles que ma tante avait apportés avec elle; je retrouvai mon petit lit en noyer, ma table en noyer, mes chaises en noyer; le même soir nous étions chez nous, sujets à l'impôt des portes et fenêtres, heureux comme des rois, nous étions chez nous enfin.
Dans cette première demeure j'ai vécu quatre ans, qui ont passé comme un jour, quatre belles années de plaisir et de folle joie. Que d'amours jetés au vent, que de poésie inutile, que de soupirs dans les nuages, que de travail pour gagner ma vie comme je pouvais ! Comment l'ai-je gagnée, je l'ignore à présent : bien durement quand j'y pense, bien joyeusement quand je n'y songe pas. D'abord, je me mis à faire le seul métier qu'on puisse faire quand on sort du collège, je donnai des leçons au cachet aux enfants de bonne maison trop délicats pour aller au collège; j'enseignais au cachet mille choses que je ne savais guère, le latin,
XXVI JULES JANIN
le grec, l'histoire, la géographie, que sais-je? Avec huit jours d'avance, j'aurais enseigné l'hébreu ou le syriaque sans être embarrassé: il n'y a qu'une chose qu'on n'enseigne pas sans la savoir, ce sont les mathématiques : voilà pourquoi j'en fais si grand cas, n'ayant jamais su assez la plus simple des quatre règles, même pour l'enseigner.
J'eus ainsi tout d'abord un grand moyen de vivre : des élèves peu nombreux, mais aussi peu choisis. Je n'ai jamais conçu qu'un homme pût rencontrer dans son chemin tant d'imbéciles. Moi, impassible, j'arrivais à heure fixe ; je me mettais à côté de mon élève, et là, pendant une heure et demie tout au moins, je remplissais mondevoir. Dansces longs instants consacrés à des crânes vides, je m'accoutumai peu à peu à faire tourner à mon profit ces exercices qui n'étaient utiles à personne : ne pouvant faire comprendre les grands écrivains à mes élèves, je me les expliquais à moi-même. Je me donnai ainsi pendant trois ans d'excellentes leçons de rhétorique et de philosophie, je re. passai ainsi en revue toute l'antiquité latine et grecque, j'appris l'histoire, je refis toute mes études grammaticales ; autant j'étais indulgent pour mes élèves, autant j'étais sévère pour moi-même; je ne me passais pas une faute contre le style, pas une phrase sans l'avoir comprise» L'histoire de l'oncle de Gil Blas se renouvela ainsi pour moi; je m'enseignai moi-même tout ce que je pus m'apprendre. Voilà en quoi mes trois années d'enseignement m'ont profité ; elles ont passé pour moi comme un seul jour, sans rien désirer, sans rien craindre, sans rien envier, vivant avec mes amis, faisant avec eux de joyeux et friands repas, heureux du bonheur de ma tante, et attachant de temps à autre contre le niur de grandes images bleues et rou-