‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 20 sur 87 · PEINT PAR LUI-MÊME. XXVII · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MÊME. XXVII

ges que je trouvais fort belles, ma foi ! et qui représentaient des Grecs dans ce temps-là, comme elles avaient représenté des réfugiés du Champ-d'Asile, comme elles représenteraient des Polonais aujourd'hui.

C'était là vivre! C'était bien beau, et bien jeune, et bien heureux ! Tous mes amis de ce temps-là s'en souviennent ; nous avons d'admirables histoires à ce sujet. Et quelles héroïnes ravissantes! que de noms touchants! Alexandrine, Rose, Lili! Allemande, Espagnole, Française, grande dame ou grisette, tout nous convenait, à nous! Il n'y a rien de tel à Paris comme d'être jeune et insouciant; tout vous arrive à la longue aussi bien qu'aux puissants, aux riches. Les uns ont les Tuileries, vous avez le Luxembourg et le Jardin des Plantes ; Içs uns ont au bras la robe de velours vous avez le bonnet rond et la robe d'indienne ; ils vont aux Italiens, vous allez à l'Ambigu. Mon Dieu! la grisette parisienne ce n'est pas un rêve : c'est le seul être gracieux de la vie poétique, qui soit encore plus amusant, plus animé, plus naïf, plus vrai, plus expansif, plus sans façon, plus philosophe, dans le monde que sur le théâtre. Nous autres, nous couvrions tout cela à force de poésie et de jeunesse! Quel beau manteau c'était là, surtout en hiver, quand ces pauvres petites nous arrivaient le museau glacé et la patte rougie par le froid. Nous avons ainsi vécu au jour le jour, au hasard, sans vanité, sans privations et sans efforts.

Quand je dis sans vanité, j'ai raison; pendant quatre ans de mon bonheur je n'ai pas songé un instant à ce mot si vide, la gloire, et à ce mot plus vide, la renommée! Non pas certes! quand je dis privation, j'ai raison, j'ai eu il est vrai des privations bien grandes;

mais je les ai surmontées si facilement que je ne m'en souviens qu'avec bonheur. Ma plus grande privation fut celle-ci : un chien. Depuis que j'étais au monde j'avais envie d'avoir un chien, comme deux époux qui s'aiment et qui sont sur le retour désirent un enfant héritier de leur nom et de leur fortune. En ce temps -là, heureux que j'étais! je ne concevais pas de plus grand bonheur dans le monde que celui ci : avoir un chien à soi, l'élever tout jeune, lui apprendre à marcher et presque à sentir, le voir grandir sous ses yeux, assister à ses premiers bonds, entendre ses premiers cris, recevoir ses premières caresses! Quelle joie! quelle famille toute trouvée, un chien! Un chien pour le pauvre, c'est le cheval anglais qui vous mène au bois de Boulogne le matin; c'est la femme parée que vous menez vous-même à l'Opéra le soir; c'est votre ami le colonel à moustaches qui vous sert de témoin dans un duel ; c'est votre flatteur assidu et prévenant; c'est plus que cela, c'est votre famille; c'est l'enfant qui vous dit bonjour au réveil ; c'est l'épouse qui vous attend à votre retour. Un chien! cela bondit, cela pleure, cela rit, cela joue avec vous et comme vous ; c'est votre ombre attentive et fidèle, complaisante et dévouée : aussi je désirais un chien avec une passion que je ne me suis pas retrouvée depuis.

Mais, avant que ce rêve prît une forme arrêtée dans mon esprit, avant que cette forme devînt pour moi réalisable, que j'eus de combats à soutenir avec moimême, que de calculs je fis à part moi et mon économie ! Nous parlions souvent, ma tante et moi, du nouvel hôte que je désirais si fort; nous en balancions les inconvénients et les avantages pour notre petit ménage, avec autant de sérieux et de sagacité

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