PEINT PAR LUI-MEME. XXIX
que s'il se fût agi de balancer les profits et les pertes dans une maison de banque. « Mais que diront les voisins, mon fils ? que dira le propriétaire, mon pauvre enfant? Tu te prépares bien des chagrins, et puis cela coûte toujours! » Ainsi parlait ma tante. Nos disputes étaient interminables à ce sujet. Moi, de mon mieux, je renversais toutes les objections de ma tante. Cependant elle n'avait que trop raison, car à peme le chien fut-il entré chez nous, que nous reçûmes notre congé en forme, par les soins de notre propriétaire qui était huissier de sa nature, ce qui m'a fait prendre ses pareils dans une horreur dont je ne reviendrai jamais.
Vous souvient-il de votre premier chien? Il me souvient d'Azor bien plus que de Julie, par exemple; car il s'appelait Azor tout simplement, il avait été nommé par ma tante : c'était un chien moitié épagneul, moitié caniche, afin qu'il réunît dans sa personne l'élégance de l'épagneul, la fidélité et l'intelligence du caniche. Ce fut l'épicier notre voisin qui me le donna tout petit; nous relevâmes avec des soins infinis, il profita merveilleusement; l'animal était robuste, intelligent, timide, se laissant battre par de plus faibles que lui, n'osant jamais montrer les dents qu'il avait très-dures, ni élever la voix qu'il avait très-haute; du reste heureux, joyeux, peu ambitieux, avide de promenades, se roulant sur l'herbe avec délices, toujours de bon sommeil et de bon appétit. Ma tante disait en riant qu'Azor et moi nous étions deux frères. Hélas! il est mort, mon pauvre frère, empoisonné par ordre de notre nouveau propriétaire, dont je donnerais le nom ici, s'il n'avait échappé par la mort à la vengeance d'Azor. Pauvre Azor!
Qui m'aurait dit, dans ce temps-là, qu'un jour ce chien bâtard, venu au monde dans l'arrière-boutique
XXX JULES JANIN
d'un épicier, présent de ce même épicier qui ne savait qu'en faire, serait remplacé dans nos amours par le chien même de M. de Lamartine, enfant charmant d'une mère grecque, né à Saint-Point même dans le salon du poète, noble présent du poëte, chanté par lui à son départ pour l'Orient! qui m'aurait dit cela t'aurait bien affligé, mon pauvre Azor, affligé pour le moins autant que cela m'eût étonné, mon fils !
Outre mon ami Azor, j'avais dans ce temps-là une autre connaissance fort agréable et fort gentille. C'était une jolie petite jument, poulain de dix-huit mois, mais si vive, si espiègle, si agreste, si butor, si aimable en un mot, que je lui rendais visite presque tous les jours. Ce petit cheval, qui était charmant à mon avis, était l'élève d'un vieux médecin grogneur et goguenard, très-maussade même avec ses malades, qui n'avait de distraction et de sourire que dans son écurie : il passait dans son écurie la plus grande partie de son temps, occupé à voir pousser son poulain. Le poulain poussait très-bien, sur ma parole, et il eût poussé encore mieux sans l'économie du docteur. Mais le docteur était avare même pour sa passion : il avait donc réduit son cheval et sa femme à la portion congrue; le cheval ne mangeait jamais d'avoine et très-peu de foin, mais en revanche beaucoup de choux, de carottes, de pelures et d'herbages de tous genres, et de la paille quand il pouvait. Toutes les bonnes du quartier avaient pris le joli animal en grand amour; elles lui apportaient tout le reste de leurs cpinards et de leur pot-au-feu ; dans les temps des melons surtout, c'était chez le docteur une afflucnce extraordinaire de mauvais melons qui faisaient hennir de joie la petite jument : je suis persuadé que plus d'un melon très-défectueux a été acheté souvent tout