PEINT PAR LUI-MEME. XXXI
exprès pour donner occasion à Marie, ou à Elisabeth ou à Rosalie, ces bonnes filles, un prétexte pour faire plus grande la part du cheval, au moyen de ce horsd'œuvre gâte' que leurs maîtres ne pouvaient pas manger.
Eh bien ! encore, ce joli petit cheval, ce beau cheval, cette jument, cette belle bête^ comme disait le docteur, enfant de je ne sais qui, de Tornthon je crois, dont il avait la ge'néalogie, dont il avait connu la mère elle-même; cette jument, eh bien! le docteur est mort avant d'avoir pu la monter. Il est mort, le digne homme, au moment même où il allait se décider à donner un peu d'avoine à son cheval. — Il y avait déjà longtemps que je n'avais plus entendu parler du joli cheval. Le hasard me l'a fait retrouver parmi les chevaux à vendre des Petites- Affiches. C'était bien lui-même! c'était bien son âge, c'était bien son signalement, c'était bien sa demeure; c'était lui. Oh bonheur! J'y cours, j'y vole, je le revois, je lui parle, je le reconnais, moins beau, il est vrai, que je l'avais vu autrefois, moins élancé, moins léger, moins agile^ moins aérien, moins Tornthon, mais toujours mon ancienne connaissance, toujours monbien-aimé cheval. Aussi, à peine l'eus-je aperçu que je l'appelai par son nom, à la grande admiration du portier. Le même jour le cheval fut à moi; il quitta Técuriede son enfance pour venir avec moi, son ancien voisin. A présent il fait ce qu'il veut, il ne sort que lorsqu'il en a envie, il ne reste jamais exposé ni à la pluie, ni au mauvais temps; il mange l'avoine trois fois par jour, il a de la paille à son râtelier tant qu'il veut. Quand le Café de Paris me voit passer par hasard traîné par mon petit cheval, le Café de Paris hausse les épaules, et se moque du cheval et du maître. Je
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ne changerais pas mon cheval de la rue du Dragon contre tous les chevaux anglais du Café de Paris.
Cette histoire de chien et de cheval peut fournir cette moralité à tous les jeunes gens que le sort, le hasard, le malheur, ou peut-être le même talent (cela arrive) engageront dans la carrière des lettres, à savoir qu'avec du zèle et du travail, et de la conduite, et de la persévérance, et une abnégation complète de sa personne, et une persévérance de toutes les nuits et de tous les jours, et des amitiés honorables, et sa vie exposée à tous les hasards, à tous les chagrins, à toutes les traverses, à toutes les inimitiés de la vie littéraire, il n'est pas impossible à un homme très-heureux d'avoir, au bout de six ans de littérature, un joli chien et un mauvais cheval.
Puisque je parle de la vie littéraire, il faut bien que j'y arrive, il faut bien que je raconte comment j'y suis entré. J'ai eu beau prendre le plus long pour arriver à cette partie de mon histoire, tous ces riants détours dans ma facile jeunesse me sont inutiles. Il faut toujours que j'arrive à ce but, la vie littéraire. C'est une histoire tout entière à écrire : pour cette histoire, j'ai amassé de grands matériaux que je saurai employer un jour; je ne veux donc parler ici que de mon histoire personnelle. Elle est très-courte, mais je crois qu'elle donnera une idée assez exacte de la vie'littéraire de notre époque.
J'élais donc, comme je vous l'ai dit, occupé à vivre au jour le jour, poursuivant de petites ambitions, insouciant et flâneur, bon et jovial garçon, rien de plus, rien de moins; du reste, me doutant fort peu de mon mérite, s'il y a mérite. Je ne crois pas qu'il y ait un homme, écrivant quelque part, qui se soit moins essayé que moi avant d'écrire. Je puis dire, en toute