XXXVI JULES JANIN
moi de je ne sais quelle auréole bleue et flamboyante, espèce de phosphore parti de l'âme, que je ne saurais vous expliquer faute d'expression. Que de passion j'avais alors ! Oh ! donnez-moi seulement la passion que j'avais ce soir-là; rendez-moi ce bourdonnement poétique dans mon faible crâne; rendezmoi la flamme bleue et scintillante qui enveloppait cette femme; rendez-moi le bruit adomble- de meon pauvre cœur; rendez-moi surtout cette admiration facile et niaise, cette bienveillance universelle, cette ignorance profonde de tous les mystères de l'art, de toutes les exigences de l'art; reportez-moi à cette vingtième année, rubiconde et fleurie, innocente et chaste, et vous verrez, vous verrez si je suis en eff'et, comme on le dit, une âme revêche, un cœur sec et froid, un esprit méprisant et goguenard, un critique implacable! Mais, hélas! hélas! où sont-ils, mes vingt ans? où sont-ils, hélas! Aussi, où est-elle, ma chanteuse, qu'est-elle devenue, ou plutôt que n'est-elle pas devenue? Répondez-moi. Mais moi, j'en ai des nouvelles plus fraîches que vous.
Il y a trois ans, en passant à Nevers, la diligence s'arrêta pour le dîner; je lus par hasard à la porte du Cheval-Blanc l'affiche d'un concert annoncé pour le soir O surprise! c'était le nom de mon artiste, le nom que je n'avais jamais oublié, celle-là même dont le regard inattentif m'avait jeté dans la vie littéraire. Elle promettait ce soir-là, sur l'affiche du concert, de chanter beaucoup de musique de Rossini et de Panseron : car c'était au fond une bonne femme, très-abandonnée à l'heure présente, qui aimait beaucoup tous les extrêmes, et qui se plaisait dans tous les excès. Le nom de cette femme que j'avais adorée pendant trois heures d'adoration, me surprenant