‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 27 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. XXXVII · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. XXXVII

ainsi après cinq ans, au milieu d'une grande route, dans une ville de province, me causa une impression singulière. Je résolus de la voir encore une fois avant sa mort ou avant la mienne. Je voulus savoir comment en effet elle était faite, cette femme. Je laissai donc partir la diligence sans moi, et j'attendis impatiemment l'heure du concert. L'heure du concert arriva enfin. J'entrai le premier dans la salle mal éclairée où se tenait, dans un silence morne et stupide, un méchant piano de l'endroit, emprunté à quelque nouvelle mariée de la préfecture ou de la mairie. L'instrument était là, bouche béante, et, faute de mieux, je me mis à le considérer sur toutes ses faces. Horrible et muette contemplation! Quel fléau en effet qu'un piano de province ! quelle carrière inépuisable de sons faux et criards , de musique médiocre et bourgeoise I Que de méchantes romances sont renfermées dans ces quatre morceaux de bois ! que d'interminables sonates ! Cela fait peur, de penser à toute cette harmonie portative et si facile à soulever! Ma vision dans cette salle déserte fut assez longue. Peu à peu la salle se remplit; je me portai de l'instrument sur les amateurs, puis bientôt des amateurs sur l'artiste que j'attendais. Elle arriva enfin, on l'annonça à haute voix : c'était elle. Était-ce bien elle? Je vis une pauvre femme, maigre et rouge de visage, entortillée dans une robe bigarrée, portant des gants de couleur, les cheveux relevés sur le front, le regard inquiet et hautain à la fois. Oh! quelle déception ! C'était pourtant ce même regard qui m'avait jeté sans le savoir dans la vie littéraire! Ce qu'elle chanta, cette femme, je ne saurais le dire. Elle chanta si mal qu'elle fut applaudie à outrance par toutes les autorités locales. C'en était fait, elle était

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