XXXVIII JULES JANIN
revenue à la vie vagabonde, la bohémienne civilisée; elle était entrée de nouveau dans cette vie nomade et misérable qui a tant de charme pour l'artiste dramatique; existence vagabonde toute chargée d'humiliation et de misère, et de gloire douteuse, dont l'enivrement est d'un effet irrésistible sur ces âmes à part. J'étais à ce concert comme Milton enfant. Il dormait un jour, quand deux belles dames s'arrêtèrent devant son sommeil, et firent glisser deux vers d'amour dans son sein : à son réveil, il trouva les vers ; les belles dames s'étaient enfuies. J'étais Milton éveillé, moi, et je revoyais ma vision poétique; seulement, elle était en haillons. Adieu donc ma vision 1
C'est un triste adieu, mais qui de nous n'a pas ouvert les yeux avant le temps .«^ Quel est le jeune homme aujourd'hui, je dis le plus sensé, qui n'ait pas eu à redescendre péniblement du haut de cet enthousiasme de dix-huit ans, auquel il s'était élevé d'un seul bond? J'en connais un qui, depuis, a été condamné deux fois à mort; homme énergique, qui a passé devant les jurés les plus formidables à la presse, et que l'état de siège a voulu égorger : celui-là même, après trois ans d'admiration et d'attente à l'Opéra- Comique aussi, s'est estimé heureux d'embrasser le gant déjà souvent porté d'une petite fille dont il ne voudrait pas aujourd'hui pour être la bonne de son enfant. Il vous est donc permis d'être triste et rêveur toutes les fois qu'une de vos illusions s'en va loin de vous, d'un pas lourd, et relevant péniblement sa robe fangeuse, comme une prostituée surprise par le commissaire de police après minuit.
Je reviens à mon récit de toutà l'heure. Tout à l'heure j'étais encore à l'Opéra-Comique, ivre de joie. Quand tout fut dit, et que j'eus vu la toile se relever, et que