PEINT PAR LUI-MÊME. XXXIX
nous fûmes descendus dans la rue, mon ami me donna le bras de sa chanteuse, et nous la conduisîmes chez elle, rue du Helder, par les murmures du boulevard Coblentz, un jour d'été. Ce fut la première fois de ma vie que je remarquai cette rue du Helder, si mystérieuse, si pleine d'amour et d'intrigues de toutes sortes; monde à part dans le monde élégant, petites maisons consacrées au plaisir, dont chaque fenêtre porte une silhouette, dont chaque porte est soumise à un signe plus que numérique; espèce de boudoir à double entrée : l'une consacrée au vieillard opulent, l'autre destinée au jeune homme beau et pauvre; espèce de champ d'asile qui tient le milieu entre le vice et l'amour honnête. Je ne saurais vous définir encore cela; mais la rue du Helder mérite une mention à part dans les rues de Paris; elle a des bruits qui ne sont qu'à elle, des parfums qui ne sont qu'à elle, des murmures qui ne sont qu'à elle. Voyezvous cette femme là-haut, aux secondes loges de l'Opéra? Elle est belle, elle est parée, elle est jeune encore de sa jeunesse de vingt-cinq ans; elle rit, elle est à l'aise, elle connaît les hommes du balcon qui la saluent; c'est presque une dame, c'est une femme aussi éloignée de l'insouciante jeunesse que du dévergondage de l'âge mur; c'est une femme qui fait halte entre les passions passées et les passions à venir, entre la dévotion et le jeu, entre le libertinage et le mariage ; c'est une femme de la rue du Helder. Oh! cette nuit-là, quand nous l'eûmes quittée, cette femme, et que je sentis encore à mon bras la chaude impression de son bras, comme je fus ému et transporté ! Alors, pour la première fois, je sentis ma nullité et ma misère; alors, pour la première fois, la rue Taranne, que je trouvais si belle avec sa fontaine
XL JULES JANIN
d'eau claire et limpide, me parut horrible, comparée à la rue du Helder! L'Opéra-Comique était si loin de là et notre belle chanteuse si loin aussi ! Mon ami choisit ce moment pour me parler de la profession qu'il m'engageait à prendre. Il était journaliste ni plus ni moins. A l'entendre, il régentait l'univers dramatique ; il avait toutes les faveurs et toutes les soumissions de l'art; sa vie était une fête enchantée, à l'entendre; témoin cette loge où il m'avait donné une place; témoin cette chanteuse dont il m'avait prêté le bras, témoin le journal qu'il recevait tous les matins, témoin la carte du Diorama qu'il avait dans sa poche, témoin ses entrées au théâtre des Variétés et au théâtre du Gymnase, et que sais-je encore? car ce sont là les amorces innocentes de la vie littéraire. Un jeune homme ignorant et faible se laisse aller à ces tristes appâts. Le plaisir facile lui va mieux tout de suite que la fortune difficile à gagner en dix ans! C'en est fait, c'en est donc fait, je ne résiste plus, je renonce de gaieté de cœur à toutes mes graves et vives études, je me fais écrivain, et je mourrai écrivain pour avoir passé mal à propos, un soir d'été, par l'Opéra-Comique, le boulevard Coblcntz et la rue du Helder.
Ce n'est pas que j'aie à me plaindre de la vie littéraire; non pas, non, je n'aurais pas cette ingratitude envers la plus noble profession de cette époque de liberté : au contraire, tout en racontant par quel accident je m'y suis trouvé engagé, dans cette route difficile, je serais désolé d'arrêter ceux qui se sentent assez forts pour s'exposer à ces hasards. Les plaintes des écrivains d'autrefois m'ont toujours paru une injustice, elles seraient une brutalité stupide aujourd'hui. Remontez tant que vous voudrez dans notre histoire, partout vous trouverez les poètes aux abois dans leurs