PEINT PAR LUI-MEME. XLI
vers, riches dans leurs maisons. A ceux qui ne sont pas riches, arrive la gloire, cette grande consolation de toutes les infortunes. Voyez! aux uns François I*^'" tend une main vaniteuse, aux autres Richelieu offre sa terrible collaboration ; à ceux-ci Louis XIV , à celui-là le duc de Bourgogne, puis M'^^ de Pompadour au XVI 11° siècle ; et en même temps Catherine et Frédéric II, toute la ville et toute la cour ! Ce sont là des encouragements 1 ce sont là des existences mieux que bien faites ; c'est là une vie toute vouée au hasard, à la passion, à la colère, aux rêves et aux bonheurs de toutes sortes. Demandez à ces hommes à part dans la foule, lequel d'entre eux voudrait consentir à descendre dans la vie commune, eux qui sont tous princes ou aristocrates par le talent et le génie? Aucun d'eux ne consentira àaucunprix à subir cet abaissement moral. Dans les plaintes des poètes , leurs longues misères, leurs pauvretés tant chantées, leur isolement, ce sont là autant des mensonges poétiques auxquels il ne faut pas croire, enfants, auxquels il ne faut pas que vos pères ni vos mères ajoutent une foi trop grande. La vie littéraire , voyez-vous ! ce fut de tout temps une vie à part dans les grandeurs de ce monde : c'est mieux que cela aujourd'hui, c'est une vie à part dans les puissances de ce monde. L'homme de lettres marche comme le grand seigneur a marché ; ils sont entrés l'un et l'autre dans la Constitution , ils sont des vrais citoyens l'un et l'autre , mais citoyens hors de la foule, malgré la foule; citoyens à part, citoyens aristocrates pour tout dire, aristocrates par la passion, par le cœur, par la pensée, par l'avenir. Pour mieux comprendre ma proposition passons du poète d'autrefois à l'homme de lettres d'aujourd'hui. L'homme de lettres d'aujourd'hui a cela de parti-
XLII JULES JANIN
culicr , c'est qu'avec sa plume il a une existence assurée et conquise , tout aussi bien que les avoués et les notaires , et beaucoup plus qu'un avocat. La Constitution est ainsi faite qu'elle ne peut vivre qu'à force de débats et des discussions de tout genre, pour et contre ; le journal , aujourd'hui , c'est plus qu'un besoin c'est un devoir. C'est une nécessité de tous les matins, de tous les soirs, de toutes les heures du jour. Le journal est la reproduction de toute la vie, pubhque, littéraire , philosophique , prenant toutes les nuances de la société , de haut en bas. Cette puissance qui dirige à son gré et violemment les hommes et les choses, puissance inexorable qui se dévore elle-même quand l'aliment vient à lui manquer, savez-vous combien il faut d'écrivains actifs , et passionnés, et dévoués, pour suffire à toutes ses exigences, à tous ses besoins, à toute sa vie? Savez-vous ce que c'est que cet abîme sans fond où se jette à chaque instant cette immense quantité de passions, d'idées, de paradoxes, de folies, de niaiseries, de toutes les choses qu'engendrent le cœur, l'âme, la passion, le vice et la vertu des hommes? Savez-vous ce que c'est que la presse périodique? Monstre aux cent voix et aux cent bouches, vautour qui a besoin pour vivre de toujours dévorer un foie renaissant; insatiable conversation qui va en un clin d'œil d'un bout de l'Europe à l'autre, frappant à la fois l'oreille des rois et l'oreille des peuples , proclamant en même temps les principes les plus opposés: athéisme et dévotion, esclavage et liberté, le roi et le pape, la licence et l'ordre; voix immense, qui a tout autant changé le monde que la vapeur et les chemins de fer! Eh bien! ce monstre, cette voix, la presse périodique enfin , quand j'ai été saisi par lui, par une soirée d'été calme et sereine, j'ai eu peur d'abord, je