PEINT PAR LUI-MEME. XLIII
me suis senti entraîne bien loin d'abord, puis peu à peu je m'y suis habitué , j'ai flatte' de la main ce coursier rebelle, je me suis mis plus à mon aise. M'y voilà, que le Bellérophon m'emporte où il voudra, je suis à lui corps et âme, je l'aime de toute ma passion et de tout mon cœur ! Il n'y a rien de tel que de s'habituer des premiers à ces positions extraordinaires dans la vie ; il n'y a que le premier pas alors qui vous fasse peur, vous êtes en ballon dans les airs , vous êtes sur un chemin de fer , vous êtes rédacteur d'un journal, vous êtes à part dans le monde, assis à l'air, heureux et calme, et la foule tremblante et ébahie vous regarde d'en bas! voilà tout.
Mais ni le ballon poussé par le gaz emflammé au milieu des nuages, ni la voiture rapide comme l'éclair, traînée à la remorque par ce géant aux mille bras qu'on appelle la vapeur, n'ont poussé un homme en avant comme on est poussé en avant par cette vapeur autrement puissante, le journal. Moi, pauvre enfant, la veille si tranquille, si heureux, si oisif, à peine eus-je touché le journal dans ses extrémités les plus inotfensives , que je fus saisi corps à corps par ce nouveau Briarée, plus terrible mille fois que celui de la fable. De qq jour, plus de repos, plus d'oisivité , plus rien de la vie ordinaire. Je commençai pourtant comme tous les écrivains périodiques ont commencé, obscurément; n'importe, il fallut bientôt aller en avant. Bientôt le travail augmenta. Bientôt la passion d'écrivain me vint à l'âme. Bientôt le besoin de juger envahit tous mes plaisirs. Bientôt la critique par métier se mêla à toutes mes sensations. Bientôt l'envie d'être important changea en fiel ma bonne volonté naturelle pour les autres. Bientôt je rejetai loin de moi mon admiration facile, comme on
XLIV JULES JANIN
rejette un fardeau inutile pour un grand voyage. Cela fut un grand malheur, n'est-ce pas, de perdre en un jour cette bienveillance universelle pour les autres, cet enthousiasme toujours prêt, cette bonne passion de toutes les heures, cette naïveté d'enfant, cette profonde ignorance du monde littéraire et du monde artiste? J'étais encore si bon la veille, si naïf encore, si aimant, si aimé! Le lendemain, me voilà cherchant des haines, froissant des amours-propres , m'attaquant à des renommées brillantes et fragiles comme le verre! tout cela pourtant parce que j'étais allé à rOpéra-Comique un soir d'été, avec une belle dame de l'Opéra.
Car sorti de l'Opéra-Comique, mon ami me donna le secret de sa vie élégante et de ses loges au théâtre , et de ces belles dames dans les belles loges. Il ne s'agissait, pour être heureux comme lui, que de prendre son collier de journaliste, et moi, innocent, je tendis la tête, ne voyant pas que le col de mon ami fût pelé ! Quant à la fin de mon histoire à Nevers, vous la savez déjà sans que je vous la dise. Je tombai encore cette fois du haut d'une chimère brillante dans une réalité bien triste! Elle vint, la pauvre femme, dans cette salle de concert, elle vint en écharpe rose passé, la joue couverte d'un mauvais fard , la voix rude et rauque, et elle chanta du Rossini et du Catruffo. Cela fut très-appaudi par l'assemblée, cela fut bien triste pour moi; et le soir rentré dans mon auberge, je regrettai vivement ma fatale curiosité.
'Voyez-vous, la vie littéraire est remplie de ces déceptions funestes. Vous y entrez avec toutes sortes d'illusions, mais à mesure que vous faites un pas, vos illusions s'envolent une à une , pour ne plus revenir. Il y a deux parties dans l'art bien distinctes: