‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 32 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. XLV · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. XLV

le parterre et les coulisses; tant que vous êtes dans le parterre, cela va bien, on arrive à vous du beau côté. L'art se pare avec soin, il prend sa voix la plus douce, il sourit, il fait patte de velours, il est riche, heureux, honoré, passionné. Mais de grâce, si vous voulez toujours le voir ainsi, ne quittez pas le parterre, restez à votre place, homme heureux , pour qui la toile tombe et se relève toujours à propos: la coulisse change tout cela

Dans la coulisse, en effet, l'art, quel qu'il soit, po^te , musicien , peintre , comédien , l'art est hideux : le poëte s'agite de long en large et rature ses vers; le musicien frappe au pied de son piano au hasard , attendant l'inspiration qui ne vient pas ; le peintre va chercher au coin de la borne quelques pauvres filles, qu'il déshabille pour en faire des déesses de la fable ou des saintes de la légende; la comédienne si belle tout à l'heure, teint son visage et ses mains, et dépose sur sa toilette sa chevelure et sa passion.

Voilà ce que c'est que la coulisse ; or , entrer dans cette vie d'artiste, c'est entrer à proprement dire dans la coulisse du théâtre, c'est se jeter à corps perdu dans cette atmosphère nébuleuse que l'homme heureux évite avec soin et dont il ne s'approche qu'à distance et avec toutes sortes de précautions , attendant pour bien faire que le lustre soit allumé, que le souffleur soit à sa place, qu'Iphigénie ait attaché sa ceinture virginale, que Burrhus ait mis sa barbe à son menton, Cydalise le fard à sa joue, Baillot la colophane à son archet, M. Gérard le vernis à son tableau; mais ce sont là les heureux et les habiles de ce monde. Ceux-là jouissent et ne produisent pas, ceux-là sont les seuls qui conservent leurs illusions, respectons-les!

XLVI JULES JANIN

Moi, je suis déjà bien las de vous parler de moi; que suis-je, d'ailleurs, pour vous tenir ainsi sur des commencements si vulgaires, insipide histoire sans intérêt et sans plaisir? J'ai été ainsi longtemps, bataillant dans l'opposition, car sous la maison de Bourbon, l'opposition c'était la grande route. A présent que j'y pense , je trouve que jamais dynastie n'a été attaquée comme celle-là ; nous sommes aujourd'hui plusieurs hommes faits, écrivains posés et bien posés, qui avons commencé ensemble par écrire un journal de personnalités très-vives contre tout ce qui était pouvoir dans ce temps-là. Ce journal devint populaire en peu de temps. Il portait un nom cher à la France littéraire et opposante, il était plein d'indignation et de fiel. Chaque matin c'étaient de nouveaux sarcasmes, de nouvelles colères. Tout venait à nous , nous fûmes terribles. Toutes les fois que j'ai voulu relire cette ardente et infatigable polémique, je me suis étonné de la patience avec laquelle les courtisans de ce temps-là la supportèrent; ils ont rendu ainsi , à leur dam et préjudice, un grand hommage à la liberté de la presse : il faut dire aussi que faire autrement eût été difficile. Nous étions trop bien soutenus par l'opinion , nous étions de trop jeunes athlètes pour être brisés facilement ; et puis comment nous rendre sarcasmes pour sarcarmes? Nous étions très-jeunes, tous honnêtes gens, tous sans ambition, tous méchants sans méchanceté et cruels sans le savoir! Et puis, à côté de nos haines politiques, nous jetions dans cet admirable petit pamphlet nos amours de chaque jour , tout nous servait à remplir notre tache; il n'est pas un de nous qui n'ait écrit là toute sa vie; et cela amusait le public qui se laissait aller à ces impressions franches

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