‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 33 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. XLVII · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. XLVII

et toutes nouvelles, lassé qu'il était des vieux journaux.

Car nos commencements ont eu ceci de particulier, qu'ils ont été à la fois le commencement du nouveau journal et la lin des vieux journaux. Tel que je suis, jeune encore, homme de 1804, cette belle année de prospérité et de gloire inouïe, je suis à l'heure qu'il est un des plus vieux journalistes de Paris. Gela vous fatigue si vite, le journal; cela vous vieillit si vite, improviser tous les jours de quoi suffire à cette immense consommation d'esprit, de style, de colère, d'indignation, de raillerie! Hélas! à mon tour je me sens en retard déjà. Moi qui vous parle, j'ai vu s'élever à côté de moi, au-dessus de moi, nos plus habiles écrivains périodiques, ceux qui tiennent en leurs mains toutes les destinées du pays. J'écrivais déjà quand ils ont commencé à écrire, mais avec quelle verve, grand Dieu! Comme ils se sont dessinés tout d'abord! que de grandes choses ils ont faites ! Les uns ont renversé le ministère de Polignac en six bonds; les autres ont pris par la main la révolution de Juillet, cette terrible fille, s'eff'orçant de la guider dans le chemin qu'ils lui avaient tracé à l'avance; tous ils ont agrandi le langage de la presse, tous ils ont rendu à la critique sa dignité et son éclat. Oh! c'est un beau spectacle, la presse périodique! Que de grands noms! que de zèle! que de courage! que d'éclat! quelle abnégation profonde de soi-même ! quelle sainte colère ! quelle verve inépuisable! Tous les jours être prêt! Émeute, révolution, rue Saint-Denis, rue des Prouvaires, guerre au dehors, peste, rien n'y fait: ils sont toujours là, là, sur la brèche! Que de génie dépensé ainsi, jeté au vent, prodigué à la foule qui passe! Et puis les longs procès criminelsj et puis les prisons sans

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fin, et puis les voyages de Versailles à Paris entre deux gendarmes, et puis les amendes, et puis les pauvres femmes qui tremblent et se préparent à mourir, entendant le gendarme de l'état de sie'ge qui escalade les murs de la maison; et puis, d'autre part, l'écrivain qui défend seul contre tous ce que tout le monde attaque, qui reste impassible devant la foule, quitientàson devoir et à son droit, et qui reste au but qu'il s'était tracé, sans vouloir avancer ni reculer d'un pas! C'est stoïque et beau! Notre siècle est le siècle de la presse; notre siècle est le siècle de la pensée libre ; notre siècle est le siècle de tous les genres d'indépendance. Qu'il faille défendre ce qui existe, qu'il faille défendre ce qui n'est plus, ou pousser toutes ses forces à un avenir difficile, ils sont tous prêts: voyez-les, pas un ne recule! Que deviennent donc, en présence de ces hauts et sincères témoignages, toutes les déclamations du siècle passé sur les gens de lettres en général et en particulier sur les écrivains des feuilles périodiques? Cela fut longtemps une plaisanterie consacrée. Voltaire lui-même, le premier homme qui ait fait un journal en France; car, sa correspondance, qu'est ce autre chose sinon le seul journal possible de cette époque? Voltaire lui-même, quels sarcasmes n'a-t-il pas trouvés contre les journalistes de son temps? sarcasmes souvent répétés , sarcasmes imposibles aujourd'hui. Aujourd'hui avant tout, et pour tout homme qui fait un journal, la vérité est une nécessité aussi bien que la justice. Lisez tous les journax du temps, et, après les avoir lus, comparez-les entre eux: je tiens pour certain que dans le fond, sinon dans les formes, vous trouverez que tous ils s'accordent à llétrir ce qui est infiîme, à louer ce qui est noble et bon. Il est impossible qu'il en soit autrement avec la

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