‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 34 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. XLIX · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. XLIX

liberté de la presse : elle est en effet l'âge d'or de l'écrivain périodique. Aussi regardez, il n'y a plus de livres aujourd'hui, il n'y a plus que des journaux.

Je suis donc heureux et fier d'être un des hommes de cette presse, moi indigne! Depuis tantôt huit ans, j'y ai travaillé nuit et jour avec tout le zèle dont je suis capable, faisant des livres pour me distraire et pour réaliser, si je puis, quelques-unes des idées que je rencontre dans ma tête en passant en revue les idées des autres. Quand je commençai à écrire pour la première fois dans un journal, et que je me demandai comme Figaro, mon patron: Qu'y a-t-il? Les réponses m'arrivèrent en foule, et j'eus bien de la peine, dans ce temps-là, à les démêler toutes, ces réponses à ma question imprudente. Ce qu'il y avait alors en France était une chose immense en apparence, une chose inépuisable en apparence, un univers entier à exploiter par un journaliste de vingt ans, comme moi. Eh bien ! horreur ! tout ce qu'il y avait en France est mort depuis, ou s'est évanoui on ne sait où. Tout cela a été dévoré par le journal; le journal, cette frêle puissance quand j'ai commencé, puissance si débattue et sur laquelle le censeur pouvait chaque soir jeter son souffle infâme, mutilant une pensée avec autant de sang-froid que le bourreau coupe la tête d'un homme; le journal seul a dévoré tout cela.

Le journal est le souverain maître de ce monde; c'est le despote inflexible des temps modernes; c'est la seule souveraineté inviolable; c'est mieux qu'un pouvoir de droit, c'est un pouvoir de fait: toutes les grandeurs du monde viennent se briser contre cet écueil. Le journal mesure a chacun sa popularité, sa gloire, son renom, sa valeur dans le monde. C'est lu

L JULES JANIN

qui fait les oraisons funèbres de toutes les puissances renversées. Il est immortel à présent; il a toute la patience de l'immortalité; il a lassé à lui seul toutes les grandeurs et toutes les ambitions de ce siècle; il a vaincu l'obstination de Charles X; il a vaincu la revêche résignation de Madame la duchesse d'Angoulême; il a fait plier la frivole et charmante pensée de Madame la duchesse de Berry; il a fatigué les plus infatigables renommées, celle de Bonaparte lui-même. Quels événements! Bonaparte tombe sous la presse, il meurt sous elle; son fils meurt après lui, n'ayant que la presse pour jeter sur sa tombe quelques phrases d'oraison funèbre; et vous ne voudriez pas qu'on eût quelque orgueil à appartenir à ce corps, qui a fait et défait tant de pouvoirs!

Il faut dire, pour être juste, qu'à aucune époque de la France moderne, la littérature et les arts n'ont été florissants comme ils l'étaient à l'époque où je pris une petite place dans le monde littéraire. Rossini était dans toute sa gloire; M. Gros, qui n'était pas encore baron, venait de faire la coupole du Panthéon qui était redevenu l'église de Sainte-Geneviève. M. de Lamartine publiait ses nouvelles méditations, ce chef-d'œuvre digne de son premier chef-d'œuvre ; M. de Chateaubriand préparait ses œuvres complètes, le seul à qui ce fût là une faiblesse permise et admirée. Au théâtre Victor Hugo annonçait Marion Delorme^ que soutenait le roi Charles X lui-même contre la plus ignoble pétition qui se soit jamais faite dans aucune littérature, depuis la célèbre pétition des garçons bouchers à la reine Elisabeth contre son poète Shakespeare.

Voilà qui allait bien. Dans le petit art, nous avions M. Scribe, qui faisait nos délices avec une aristocratie de son vernis et de son invention. Nous avions

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