‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 37 sur 87 · PEINT PAR LUI-MEME. LUI · texte numérisé non relu

PEINT PAR LUI-MEME. LUI

sonne ne peut reprocher dans sa vie, ni une bassesse, ni une mauvaise action, ni une lâcheté.

A quoi nous avons servi, nous autres jeunes écrivains périodiques, et ce que nous avons fait en dix ans, il serait facile de le dire. Une fois que nous nous fûmes enquis de quoi il s'agissait et quels étaient les hommes régnants, nous comprîmes tout de suite ce qu'il y avait à faire et sur quelles sommités il fallait frapper. Ainsi nous avons été les premiers qui aient attaqué de front la littérature de l'Empire, cette stupide usurpation littéraire qui était restée debout, après que l'usurpation guerrière et glorieuse fut morte sur son rocher. Vous qui vivez, ou plutôt qui écrivez aujourd'hui, tranquilles et à l'abri de tout monopole, vous ne sauriez vous figurer ce que c'était il y a dix ans que la littérature de l'Empire; elle était partout maîtresse souveraine, impérieuse, fière et jalouse, et médiocre. Elle tenait tout ce qu'on pouvait tenir, le théâtre et la place publique, l'Académie et le journal; et chaque pas que faisait un pauvre jeune homme qui se sentait de l'esprit et du cœur, il trouvait son passage impitoyablement barré par ces immobiles. Plus de passage pour personnel Que d'humiliations de tous genres ces gens-là ont fait subir à toute la jeune école! Gela est à peine croyable. Les Messéniennes trouvent à peine un imprimeur: \qs Méditations sont publiées par faveur et en tremblant ; lord Byron est publiquement hué comme poëte; il fallait un libraire très-hardi pour dépenser sur les Puritains et VInvahoé de Walter Scott la moitié autant d'argent qu'on en dépensait sur M. Botte, ou V Enfant du Carnaval, ^diV Pigault-Lebrun.

Dans ce temps-là Armand Garrel n'aurait jamais pu imprimer son Histoire d'Angleterre; dans ce

LIV JULES JANIN

temps-là la presse périodique n'aurait pas trouvé assez de mépris et de moquerie pour les morceaux de Sainte-Beuve ; Mérimée aurait eu besoin d'un collaborateur de la Pandore pour publier sa chronique. Michel Raymond aurait eu besoin d'un préface de Paul de Kock. J'ai vu Victor Hugo, cet ardent génie qui règne aujourd'hui par la poésie après avoir combattu pour elle, ne pas pouvoir placer au prix de cent écus Han d^Islande, cette vive, passionnée et grossière ébauche d'un homme qui avait Notre-Dame de Paris dans la tête, et les Orientales dans le cœur. Dans ce temps-là, il était impossible d'aborder le théâtre. Le Théâtre- Français , la tragédie française, étaient le monopole de ces messieurs. L'Opéra leur appartenait corps et âme, et danseuses. Ils regardaient rOpéra-Comique comme leur berceau, et, en effets, c'est de là qu'ils sont presque tous sortis, pour aller à la Chambre ou à l'Académie française. O la belle littérature! mes amis, la belle et savante littérature, qui a commence par composer des drames pour les musiciens de Feydcau !

C'était là un joug bien propre à flétrir de jeunes âmes! c'était là une humiliation cruelle! Que de fois, en me promenant lentement dans les galeries de bois du Palais-Royal, ce temple de la librairie et de la prostitution publique, ruinées toutes les deux, ai-je senti mon cœur bondir d'indignation dans ma poitrine, quand je voyais ces somptueuses boutiques remplies tout entières par une littérature dont ni moi ni personne nous ne pouvions lire quatre pages de suite! Dans ce temps-là, le Palais-Royal n'était permis qu'aux adeptes. Alfred de Vigny, qui commençait avec toutes sortes de peines, était obscurément annoncé chez les libraires du quai delà Vallée ; Alcxan-

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