DE LA PREMIÈRE EDITION
^^J^ 'auteur de ce livre n'' est pas de ceux qui ^{\ refusent à la Critique le droit d'inter-
roger un écrivain sur son œuvre j et de
lui demander à quoi bon tel sujet? pourquoi ce héros, et d'oii vient-il? en un mot, si vous voule:{ que je vous suive, où me conduise:{-vous?
Au contraire^ l'auteur recoJinait à la Critique ce droit imprescriptible, et il le reconnaît dans son entier. Seulement il se permet de trouver que dans bien des cas la question est embarrassante, et surtout dans le cas présent ; aune pareille question, il ne saurait que répondre, en vérité.
Cependant il ii ignore pas qu'il y a dans le monde une race bien distincte de gentilshommes qui ne savent pas d'autre occupation que celle de vous interroger à tout propos ; ces gens-là vous les trouvère^ en tous lieux, sous la/orme inquiétante d'un point d'interrogation; hommes d'autant plus gênants qu'ils sont à ménager, que, pour un rien, ils vous suivent volontiers partout oii vous voule:{ les conduire, et qu'ils vous servent de clients et de parterre : seulement il est bien entendu que si vous tenei à en être applaudi et suivi longtemps, il faut leur expliquer au préalable le qui, le quoi, le oh, le pourquoi, le comment et le quand de votre livre ; et je le répète, par la littérature qui court ^ rien n'est difficile comme cela.
Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'une première fois, il serait facile d'aborder ces gentilshommes le chapeau à la main, puis, avec l'humilité d'ime préface du dix^septième siècle , ou d'un couplet final de vaudeville moderne, on pourrait leur promettre effrontément de les conduire à Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint- Pierre de Rome y et les honnêtes gens vous suivraient dès l'abord les yeux fermés.
Mais ce n'est pas tout d'entreprendre imvoyage, il faut V achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge pour lavallée de Montmorency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me laisse à l improviste au milieu de la route pou-dreuse de Pontoise, j'imagine que je serai fort mécontent. De même si, après vos belles promesses, au lieu de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de V Orient, au milieu de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, vous lui faites passer la nuit dans quelque misérable auberge de carrefour j mal servie par une vachère en haillons, à la lueur d'une lampe enfumée, vous verre^ si vous le trouvère^ disposé à vous suivre ime seconde fois.
D^oîije conclus, à coup sûr, qu'à cette première question que la Critique adresse nécessairement à un livre nouveau, c est non- seulement pour l'auteur un devoir de répondre, mais encore ww bonne précaution à prendre, im passe-port qui peut lui être d'une grande utilité, dans cette route si incertaine, si mal entretenue, si obscure, de la faveur populaire.
Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c^est à
peine si je sais moi-même ce que c'est que mon livre.
Si, par exemple, je n ai fait qu'un roman frivole;
Ou une longue dissertation littéraire ;
Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort;
Ou même une histoire personnelle ;
Ouj si vous aime:[ mieux , quelque long rêve commencé dans une nuit d'été lourde et chaude et achevé au milieu de l'orage.
A peine sorti de ma retraite, mon livre à la main, j'ai rencontré tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse dont on parle en sens si divers; je l'ai reconnue à son air ennuyé^ et dès le premier abord j elle a été impitoyable à mon égard; c'était pourtant la première fois qu'elle me voyait.
Elle a commencé par me demander si j'étais poète, et lorsque dans toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu que non- seulement je 7ie l'étais pas, mais que je ne l'avais jamais été, elle est devenue plus affable; seulement elle m'a conseillé de prendre un air plus grave et moins content de moi-même, de me couvrir d'un manteau
plus prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir.
Puis elle ma demandé le nom de mon œuvre; quand elle a su- que je lavais intitulée : l'Ane mort et la Femme guillotine'e, son front est redevenu sévère; elle a trouvé que ce n'était là qu'une bi:{arrerie usée, sans vouloir comprendre que je n avais pas trouvé de titre plus exact.
Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon dme et conscience que, malgré ce titre, il ne s'agissait rien moins que d'ime parodie, que le métier de farceur littéraire ne convenait nullement à mon caractère et à ma position ; que f avais fait im livre sans vouloir nuire à personne ; que si mon livre était, par malheur, une parodie, c'était une parodie sérieuse, ime parodie malgré moi, comme en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas plus que moi.
Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux, quand, forcé de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de sang-froid Ihistoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que dans le fait je n'étais quhin gai et jovial garçon; que je m'étais plongé dans le sang saîis
avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les sociétés savantes de V Europe, ne suis encore que membre très- innocent de la société d'A n gronomie pratique , qui m' a fait Vhonneur, ily a deux mois, de rn admettre dans son sein, le même jour ou M. Etienne fut reçu.
Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître le sourire sur ses lèvres quand, pour m' excuser du cauchemar que je m'etaisdonnéà moimême, je lui racontai que pour n être pas la dupe de ces émotions fatigantes d'ime douleur factice, dont on abuse à la journée, j'avais vouluni en rassasier une fois pour toutes, et démontrer invinciblement aux dmes compatissantes que rien nest d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne Radcli/fe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable chef de secte. Bien avant le cabinet de Dupont, elle avait deviné les pustules et les écorchés en cire; nous n avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux appris Vanatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de la science j au lieu de tailler ma plume avec un canif, je Vai taillée avec un scalpel, voilà tout.
Puis la Critique méprit en grande pitié quand je lui expliquai par quels efforts j étais arrivé à l'horrible, quelle peine je m étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le moral de mon héroïne n était peut-être qu'une triste réalité, et que mon livre était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu faire, mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse que j'avais voulu écrire; elle n'eut presque plus la force de me gronder.
Toutefois elle s'emporta violemment quand, au milieu de tous ces récits et au plus fort de tout ce fracas de style, qui lui plut d'abord et qui finit par la fatiguer, la déesse ne trouva pas ime idée morale, pas un mot qui allât au delà du fait matériel} rien, au milieu de tant de descriptions complètes, que des formes et des couleurs, tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien de l'âme; elle fut prête un instant à s' éloigner avec dédain.
Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible, et le défaut dont je rougissais le plus intérieurement, je tombai aux pieds de mon juge, et
tout tremblant je lui expliquai comment ce vice dans mon livre n était pas le vice de mon âme; comment il appartenait entièrement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but aurait été entièrement dépassé si j'avais parlé d'autre chose que de choses qui tiennent aux sens, et à ce propos j'invoquai la poésie descriptive, telle qu'on en a fait depuis M. Delillejusqu'à nos jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles je m'étais livré dans un moment de désespoir, pour ny plus revenir, n'en doute{ pas.
Ici la conversation devint amicale et plus intime. Je n'étais ni un chef de secte ni un séide littéraire; fêtais un de ces simples écrivains qui vont oîi ils peuvent, qui ne font pas école, qui n'engendrent pas de schisme, dont on s'occupe quand on a le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser à une renommée à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne prétendre pas.
Nous eûmes donc, la Critique et moi, ime grande dispute sur ce quon appelle la vérité dans l'art. Je lui expliquai que dans le système ma-
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derne le vieil Homère n avait pas pu y arriver, par cela seul qu'Homère était aveugle; qu'il fallait voir avant d'être vrai; que, lorsqu'on avait vu, il fallait dire ce qu'on avait vu, tout ce que Von avait vUj rien que ce qu'ion avait vu; que l'art était là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible; qii enfin il n'y avait de vrai que la Pucelle de Voltaire etÏQ Charnierdes Innocents. La Critique m' écoutait comme si elle eût entendu parler un fou.
Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée dans le sérail, et le Grand Seigneur montrant à un peiîître français comment les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater. Avant ce Grand Seigneur, tous les peintres qui avaient fait la décollation de saint Jean- Baptiste, Poussin lui-même, en avaient donc outrageusement menti.
D'où il suit qu'avant de parler d'une chose, il faut la voir. Vous parle:{ d^un mort, aliéna l'am-
phithédtre; d'un cadavre^ il faut le déterrer ; des vers qui le rongent, il faut l'ouvrir. Que si vous trouve^ que c'est rétrécir singulièrement le monde poétique que de le renfermer dans les étroites limites de vos cinq sens, de le rapetisser asse^ pour quil tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel puisse Vembrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient dans le vrai, il existe un remède, la description; que s'il vous est impossible à présent devoir de loin, vous profit e:{ du voisinage pour embrasser les détails, et alors vous voilà maître absolu de la moindre pierre, du brin d'herbe qui recouvre cette pierre, de l'ornement gothique qui se fait jour à travers cette mousse verdâtre, de V inscription à demi effacée qui la décore; de sorte que voilà tout un monde à propos de ce fragment de marbre^ et que vous nave:{ quà vous laisser aller pour atteindre cet homme à festons et à astragales dont se moquait Despréaux.
Vous voye:{ quen poésie tout se compense, le tout par V unité, le monument entier par un fragment brisé, les faits par la parole, la pensée par la description, le drame par le récit, la poésie
par la prose, le monde moral par le monde physique, V infini par le Jini, les trois Arts poétiques par la préface du premier venu.
Je n'ai donc fait qu'user de mon droit en mettant le rien à la place duquelque chose; et si, par hasard, même de ce néant où je me suis placé j'e trouvais un compétiteur, quelque possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vint me dire : Ote-toi de mon chaos, comme Diogène disait à Alexandre : Ote-toi de mon soleil, ^e représenterais à ce poète qu'il a tort de se mettre en colère; que le chaos appartient à tout le monde, surtout quand il ny a plus que du chaos ; que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans forme et sans couleur. Un est pas le premier ; que je pourrais lui en nommer bien d'autres qui Y sont restés embourbés avant lui, et qu'enfin les ténèbres sont asse{ vastes pour que lui et moi nous nous bâtissions chacun im beau palais de nuages, oîi nous logerons à notre gré des bourreaux, des forçats, des sorcières, des cadavres et. autres agréables habitants bien dignes de cet Eden. Pour rnoi, dans la construction de mon château gothique, je n'irais pas nonchalamment.
D'abord je choisirais sur le haut de quelque montagne ou sur le bord de quelque rivière un vaste emplacement ; et quand moji emplacement serait trouvé, je creuserais un large fossé j que le temps remplirait d'une b^ue noire et verte ; sous ce fossé je placerais une prison féodale aux murs suintantSj avec quelque gril de quatre pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes, et sur les murs^ en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flamboyantes, des arcs détendus aux cordes sojtores, du fer partout et des fenêtres ouvertes à tous les vents. Après la salle desfeudataires, une salle de cérémonie tout enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée par la bise du soir ^ et animée par de gigantesques figures de V Histoire sainte, lente et formidable création de l'aiguille de nos grand'mères;je vois déjà les vastes fauteuils, Vâtre immense, le chêne entier, les torches attachées aux murs avec des bras de fer de cette demeure féodale; puis^ à côté de cette salle si favorable aux fantômes, une autre salle pavée de larges dalles,
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pour servi}' aux baiiqucts; la table est nue et chargée de viandes et de vins, les paladins s y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se dispute^ on blasphème. Cependant les tours s élèvent, lourdes, percées de trous jusqu'à ce qu'' enfin, le château étant achevé, Varchitecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse inutile, qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il voulait un moyen âge, de se faire à meilleur marché un moyen âge de carton ou de terre cuite; il faut en général se méfer des mauvais tours de son imagination', laissez-la faire, cette folle du logis, elle va changer tous les temps, elle placera des créneaux au troisième étage d'ime maison bourgeoise, elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui n'a pas à s occuper d'amour, Vimagination rend la forme de ruines amoncelées à la jeune chapelle, les blancs fantômes à la chambre dorée oîi tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce de don quichottisme littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce que nous savions en fait d'ana-
chronisme. A tout prendre, ce paladin qui s en va dans la campagne cherchant des toits à redresser, et prêt à se faire tuer pour la dame de ses pensées, est une figure respectable dont on est fâché de s être moqué lorsqu'on vient à réfléchir quel noble cœur recouvrait cette armure de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon maître servait cet écuyer grotesque; oîî est irrité d'avoir ri, parce qu'il jy a là beaucoup plus de Vhomme moral que d'autre chose, et qu'un seul discours du héros compense à merveille les moulins à vent et Varmet de Membrin. Mais, au lieu de ce chevalier nomade, do?ine{ -moi quelque don Quichote domestique, un don Qiiichote en bonnet de coton, qui fasse ses rêves de chevalerie non pas avec un coup d'épée ou la veille des armes, ou même avec ces tortures moitié rire, moitié larmes, de la Siet^ra-Moréna, mais seulement avec les salles gothiques dont nous parlions tout à l'heure; que ce don Quichote, laissant de côté les actions de bravoure, s'amuse à habiter le vieux donjon avec le chat-huant ; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le remplacer par im pont-levis de charpentier de village, suspendu à des cordes
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à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs de la boue chevaleresque; quil détruise sa basse-cour comme trop champêtre pour sa féodalité', qu'il se fasse tramer en police correctionnelle pour avoir voulu user de son droit de nopçage ou de tout autre droit aussi bien prouvé, alors vous aure{ en effet le véritable don Quichote, le don Quichote matériel, Vhomme justement ridicule des temps chevaleresques; vous aure{ un fou rire de bon aloi, qui ne vous laissera pas de regrets; vous vous moquere:{ à cœur ouvert d'un fou qui n'aura rien de respectable. En effet, croye:{-moi, il faut avoir un bien mauvais cœur pour ne pas verser de véritables larmes quand le bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la Triste Figure, meurtri de coups, est ramené dans sa demeure. Je le vois encore doux et fier, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier, prenant la main du bon curé, rentrant che{ soi par la petite porte de son jardin, traversant ses carrés de choux ombragés par des tournesols dont les jolies têtes semblent regarder leur maître avec amour; du jardin le voilà dans sa
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basse-cour : à rapproche de Rossinante, Pânesse pousse un hennissement de joie, auquel répondent en chœur les trois ânons que le chevalier donna à son page; puis arrivent à sa rencontre son vieux chien, son vieux coq, sa vieille sœur^ sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup à l'abri de toutes les atteintes de la critique; c'est une comédie manquée; c^est comme si l'Avare donnaît sa cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de son ami; sous ce r apport , le don Qiiichote de Cervantes est un excellent livre peut-être, mais sans nul doute c^est une mau^ vaise action.
Il serait donc à désirer, avant de nous faire rétrograder ainsi dans le temps, de se demander à quoi bon, pour ne pas s'exposer, comme Robinson Crusoé, à laisser sur le chantier ime frégate inutile. Quant an vrai, comme on l entend de nos jours, il devrait être permis d'être moins cruellement exact, de n être pas forcé, à tout propos, de dire au lecteur : Ceci est rouge ou blanc, ou même encore de décomposer la couleur pour lui dire : Ceci est violet.^ Les chefs de Vécole devraient aussi ne
pas exiger que, lorsqu'on est en présence d'un monument, on sache, par exemple^ le nombre des portes et fenêtres de l'édifice aussi exactement que le receveur de l'impôt direct. Quand aux héros modernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux, vampires, et que je ne sache plus que les albinos, les castrats et les hydrophobes qui n'aient pas été exploités en grand, je demanderai aussi la licence à chacun, et ceci dans l'intérêt de l'art, d'emprunter en gros le héros de son voisin sans qu'il ait le droit de s'écrier : Je suis volé !
L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; c'est surtout dans la poésie moderne qu'oji serait mal venu de dire à un confrère : Laisse-moi mes morts !
Et puis, à des poètes qui se contentent de si pauvre 77iatière, cette matière ne doit pas être sujet de jalousie; car alors la fantaisie de l'ouvrier est tout l'ouvrage. Achille Devéria prend un beau morceau de vélin et un léger crayon, il commence le joli profil d'une tête de jeune fille;
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tout à coup sa fantaisie suit un autre cours, et de ce même profil , sur le blanc vélin, il engendre une horrible figure de vieille femme ignoble et sale, qui ferait reculer le plus hardi.
Tai VIL le sculpteur David, avec un bras que des voleurs lui avaient fracassé la veille, sous un réverbère et à la porte d'un corps de garde, se faire apporter un morceau de terre, le pétrir dans sa main blessée, en l'humectant de sa salive ; V instant diaprés il jetait du plâtre sur cette terre, sur ce plâtre il jetait un mauvais morceau de bron:{e^ et quand l'œuvre était accomplie, vous tombie^à genoux devant la beauté correcte etjeune^ devant le frais sourire, devant toute V idéalité de tant de jeunes filles dont les têtes cha7^mantes sortaient toutes vivantes de cette espèce de talent sans égal, qui au premier abord ressemblait au ha^ sard à faire peur.
Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense, et pour me faire excuser tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre imitation, abandon, incertitude, plagiat; elle m' écouta tant bien que mal, et quand j'eus tout dit, elle ajouta que j'étais terriblement obscur.
c( C'est le beau d'une pré/ace, » lui répondis-je effrontément.
Elle me dit encore que c'était ime insolence à faire à mes lecteurs.
Je sautai de joie, comme si f avais reçu le plus flatteur des éloges.
Alors elle s'approcha de moij me serra dans ses deux bras longs et secs commue les bras des fantômes de Louis Boulanger; puis elle me donna le baiser de paix ^ en appliquant sur mon visage un visage d'un dge, d'un embonpoint et d'une fraîcheur très-équivoques.
Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à ma joue ^ je trouvai que ma joue était sajtglante : la déesse m'avait donné le baiser de Judas.
Et je m'' en consolai en songeant que, dans ma manière d'être isolé et d'écrire au hasard, et peutêtre aussi avec les haines politiques dont on commence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait pas m' embrasser autrement.