‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 43 sur 87 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des chiens dévorants.

(Racine.)

^ous parlez de Pane de Sterne; un temps fut où sa mort, suivie de son oraison funèbre, faisait répandre de douces larmes. J'écris aussi l'histoire d'un âne; mais, soyez tranquilles, je ne m'en tiendrai pas à la simplicité du Voyage sentimental, et cela pour plusieurs raisons. Outre que cette nature vulgaire nous paraîtrait fade aujourd'hui, elle est d'un trop

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difficile accès pour qu'un écrivain habile s'amuse à la poursuivre avec la certitude de n'arriver en dernier résultat qu'au ridicule et à l'ennui. Parlezmoi au contraire d'une nature bien terrible, bien rembrunie, bien sanglante; voilà ce qui est facile à faire, voilà ce qui excite les transports ! Courage donc; le bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre d'eau-de-vie. Nous avons même dépassé l'eau-de-vie, nous en sommes à l'esprit-devin; il ne nous manque plus que d'avaler l'éther tout pur; seulement, à force d'excès, prenons garde de donner dans l'opium.

D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune et le poison aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparée à des flots de sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant qu'autour du cirque des chrétiens servent de flambeaux à ces combats nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête arrange sa mort avec grâce, s'étudie à rendre harmonieux son dernier soupir, et à mériter encore une fois les applaudissements de la foule satisfaite!

Hélas! nous n'avons pas encore de cirque

comme celui des Romains, mais nous avons la barrière du Combat.

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, avec des yeux rouges et une écume blanche descendant lentement à travers leurs lèvres noirâtres. Il y en avait un surtout, au fond de la cour, gros, grand, replet, fier encore, mais vieux et sans dents; vous auriez dit un frère de sultan retranché du nombre des hommes, ou un ancien roi des Francs avec la tête rasée. Ce chien était affreux à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose du cardinal de La Balue dans la sienne. Fier et bas, impuissant et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher quVi vous mordre; une véritable ligure de journal ministériel. Voilà tout le théâtre; et au coin de la cour, de vieux morceaux de cheval mort, des crânes à demi rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées , des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Tous ces débris arrivaient en droite ligne de Charenton : c^est à Charenton que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue Pun de Tautre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châ-

telaine^ qui, Toeil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé ; alors le massacre commence : un homme armé d\in couteau, les bras nus, les frappe Tun après Tautre : ils tombent en silence, ils meurent, et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi et la chair pour les acteurs dévorants de la barrière du Combat.

J'étais donc à la barrière du Combat, à Pentrée de la salle, un jour de relâche pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le directeur du théâtre; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux et rares ; de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de commandement, et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou très-souple, une épine dorsale un peu voûtée, un juste et agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges. Cependant il fut très-poli à mon égard. « Je ne puis vous faire tout voir aujourd'hui, me dit-il; mon ours blanc est malade, Tautre se repose; mon bouledogue nous dévorerait tous les deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau; je ne pourrais que vous faire dévorer un âne si l'envie

VOUS en prenait. — Va donc pour Fane, » répliquai-je, et j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, comme si j'avais été dans un théâtre à subvention.

J'étais donc assis dans cette enceinte, sans même un compagnon à qui je pusse communiquer mon superflu d'émotion, sans que même un honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative capable de m'électriser. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme difficile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis entrer...

Un pauvre âne!

Il avait été fier et robuste ; il était triste et infirme, et ne se tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage, et c'était tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à cette arène. Je vous assure que c'était un triste spectacle. Le malheureux âne commença d'abord par chercher l'équilibre ; il fit un pas, puis un autre, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre dogues s'élancent, s'approchent, reculent, et enfin se jettent sur le pauvre animal. Ils déchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aiguës ; l'athlète reste calme et tranquille : pas une ruade,

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car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le I patient verse des larmes, ses poumons s^entre- | choquent avec un bruit sourd et monotone ; et j'étais seul ! Enfin Pane tombe sous leurs coups ; et alors, misérable que j'étais, je jetai un cri perçant: je venais de retrouver une ancienne connaissance.

En effet, c'était bien lui !

Il n'y avait que lui qui portât sous le cou cette noire cicatrice bizarrement encadrée dans une tache blanche harmonieusement mélangée de gris. Le malheureux avait joué un rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa nature ne fût pas présent à ma mémoire. Digne Chariot, c'est donc moi qui devais être la cause de ta mort ! Le voilà gisant sur la terre, lui que naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa jeune maîtresse, où est-elle à présent? Ainsi agité, je me jetai dans l'arène pour fuir plus vite. En passant devant Chariot, je vis qu'il se débattait encore sous le poids d'une horrible agonie; et même, dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche lentement, je reçus de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que vous avez offensé et qui vous pardonne.

Je sortis en étouffant de ce lieu fatal.

« Chariot, Chariot! m'écriai-je, est-ce donc toi! toi mort! toi, jadis si fringant et si leste! » Et involontairement je me rappelai tant de bonheur décevant, tant d^agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune, qui un jour m'étaient arrivées au petit trot sur le dos de ce pauvre âne! C'est là une attendrissante et mélancolique narration ! Deux héros bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables dans mon livre. L'un s'appelait Chariot, comme vous savez; l'autre se nommait Henriette: voici leur histoire; je ne la raconte pas pour vous, c'est à moi seul que je la raconte, à moi qui suis le plus à plaindre des trois, quoique je sois libre encore et aussi innocent que toi , mon pauvre Chariot !

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