CHAPITRE II
Toute jeune.
(Mme COTIN.)
lENNE le deux mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route deVanves^ tout entier au bonheur de vivre, de respirer, de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi; admirant comme un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait, et restant des quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette route si mal frayée, si étroite, si rocailleuse et pourtant si animée, qui conduit à la taverne du Bon-Lapin, j'aperçus une jeune fille sur un âne qui s'emportait. O le ravissant spectacle! j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez grande, avec une gorge qui battait aux champs ; dans sa terreur.
elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix : « Arrêtez ! » Mais le maudit âne allaittoujours, et moi je le laissais aller. J'aimais cette marche aérienne, cette crainte animée, le danger qui Pentourait. Une femme entre les mains du hasard, et ce hasard entre mes mains ! Elle criait : personne n'était là; il n'y avait là que moi et mon chien. « Pille, Roustan ! » lui dis-je. Un temps d'arrêt, l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons un cri, je la prends dans mes bras, et l'âne s'enfuit à travers les champs.
A peine je la tenais, la contemplant déjà comme un bien qui était à moi, quelle se relève brusquement et se met à courir après son âne : « Chariot ! Chariot! » Et cependant mon chien courait aussi en aboyant. Chariot courait de plus belle...
Je fus d'abord ramasser le chapeau : un chapeau d'une paille commune, un ruban fané, une mauvaise fleur bleue, et pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature déjeune fille; la jeune fille était bien loin de moi !
« Chariot! Chariot! » criait-elle.
Cependant, Roustan courait toujours après l'âne, et me le ramenait par le plus court, justement du côté du chapeau. Il y avait entre sa jeune maîtresse et moi une ligne courbe très-prononcée; j'arrêtai
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Fane au bord du chemin, derrière un large buisson, et pendantquela jeune fille criait : «Chariot! Chariot! y> je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et, m'enfonçant dans un petit bois, j^allai au pas.
Elle criait toujours : « Chariot ! Chariot ! » et je faisais sonner bien fort la sonnette de Chariot, cherchant quelque gros arbre derrière lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois, plus rose que jamais, haletante d'inquiétude; et quand enfin elle revit son Chariot, elle se précipita sur lui, Tembrassa, l'appela par mille noms divers : « Te voilà, lui disait-elle. Chariot ! » et elle l'embrassait : l'animal se laissait faire, pendant que moi, toujours posté à la même place, je n'avais pas un regard, et que, penché sur elle, j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers qu'elle prodiguait à Chariot. Chariot absorbait toute sa pensée.
A la fin elle leva la tête : « Ah ! voici mon chapeau, » s'écria-t-elle d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs, et, voyant que je restais sur Chariot, elle s'assit sur le gazon en face de moi et de Pane; elle remit ses cheveux en ordre, s^essuya le front, replaça son chapeau sur sa tête, poussa un gros soupir de fatigue, et se leva comme pour me dire : « Oiez-vous de là ! » Elle
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avait Pair déterminé à ne pas me laisser son Charlot plus longtemps.
Je descendis, elle sauta sur son âne.
Un coup de bride, un grand coup de pied, et en avant. Jamais je n'avais vu de fille plus séduisante, plus riante, plus fraîche ! Du reste, pour moi ni un mot, ni un regard. Moi je fus tout regard ; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit? Elle était toute occupée de Chariot et de son chapeau. Et puis je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en ai mille très-innocentes. Vous parlez de leur prendre la main. Eh! je vous prie, n'est-ce pas un ineffable bonheur de l'avoir vue courir, se relever, s'asseoir; de l'avoir entendue appeler Chariot, d'être monté sur son âne et de m'être assis à la même place qu'elle, d'avoir couvert ma tête de son chapeau de paille, d'avoir passé sous mon menton le ruban qui avait couvert le sien, d'avoir été penché sur elle quand elle embrassait Chariot? Que parlezvous de cœur et d'âme? Quest-ce que le cœur d'une femme? le savez-vous? Quel homme assez confiant pour croire à ce sourire, pour ajouter foi à ces serments ? On voit bien que c'est un tout jeune homme. Ainsi pensant et méditant, je regagnai l'hôtel du Bon-Lapin tout entier à. mon bonheur delà matinée.
J'aime Thôtel du Bon-Lapin. Vous le trouverez, comme je vous le disais, au bas de la montagne de Vanves, adossé à un moulin et hospitalièrement situé entre une cour et un jardin ; la cour est ombragée d'arbres, et revêtue, quand il fait chaud, d'une tente épaisse qui protège les dîneurs; cette cour est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer sur la grande route les allants et les venants. Du côté de cette cour se dirigent incessamment le gros vin, le pain bis, l'épaule de mouton et le rosbif; le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores : de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles et des gens de robe. Je suis étonné en vérité qu'il y ait tant de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient terriblement pour suffire à tout. C'est comme un civet à la taverne du Bon-Lapin.
J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune fille, mais en réalité maître absolu de toutes celles qui étaient là, et qui vraiment, dans le fond de l'âme, auraient mieux aimé ne pas y être. L'une ne mangeait pas : elle avait déjeuné autre part le matin; la fille du soldat, affamée, ouvrait une bouche large et vide à l'aspect de
cette faim de caserne ; la fille du magistrat sMmpatientait évidemment de la lenteur du bonhomme, envoyant au diable cette mâchoire sans dents et ce dîneur sans énergie. Dans un bosquet plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine: dix-sept ans Tun et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets que du fromage et du pain, mais ils mangeaient avec appétit et gaieté, mordant dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée : on ne fait pas deux fois un pareil repas dans sa vie!
La jeune fille et Chariot me revenaient toujours au cœur. Les grâces de Fun, vif, pimpant, hardi, léger ; la beauté de l'autre, vive, agaçante, hardie, légère; ces belles oreilles qui menaçaient les cieux,, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant et si doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou de l'un et de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien ! le nom de Chariot sortait si naturellement de sa bouche! heureux couple ! ni l'un ni l'autre n'avaient fait à moi la moindre attention; moi qui les avais suivis avec tant d'ardeur, moi qui les aimais tant, ils ne m'avaient seulement pas regardé.
Cependant je revenais sur mes pas par le plus court, ne regardant plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau paysage
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qui m'occupait le matin; j'étais triste et boudeur comme un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident vint me tirer de ma rêverie. Je passais auprès d^un lourd paysan, un rustre dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fumier; le paysan battait le baudet à outrance. « Ah! Chariot »^ cria-t-il une fois. — Chariot ! Je me retourne, je regarde : malheureux! c'était bien lui; lui, courbé, sous cet infâme fardeau ! luiquitoutà l'heure encore caracolait sous cette idéale figure ; à lui du fumier et des coups de fouet! quelle brusque transition ! quelle métamorphose inattendue! Je passai devant Chariot, lui jetant un regard de compassion qu'il me rendit de son mieux. Je fus malheureux pendant huit jours : cette jeune fille et ce rustre, moi et ce fumier sur le même dos ! puis je ne sais quel triste pressentiment sur l'avenir de la jolie villageoise. En vain, dès que je fus un peu remis de mon aventure, je me promenai tous les jours autour de Vanves et du Bon- Lapin^ en vain je fus souvent m'asseoir au pied du buisson qui la vit tomber; j'aperçus beaucoup d'ânes et de jeunes filles, ce n'était ni Henriette, ni Chariot !