‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 45 sur 87 · YOUNG · texte numérisé non relu

YOUNG

E ce Jour je devins triste. La nouvelle poésie envahissait tout; je ne sais quel reflet ténébreux d^une passion à la Werther me saisit tout à coup; mais je ne fus plus le même. Jadis, gai, jovial et dispos; à présent triste, morose, ennuyé ; naguère ami de la joie, des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique; lorsque, les deux coudes appuyés sur la table, on se presse sans y songer, à côté d^une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on presse furtivement un petit pied qui ne s'en aperçoit pas. A présent, fuyant la table pour être seul, fuyant un joyeux refrain pour le drame, et Dieu sait quel drame! J'en ai construit, moi qui vous parle^ de terribles : vous eussiez pris le premier acte pouf

le cinquième, tant il y avait de sang! En ce genre j'ai fait des découvertes immenses , j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur : c'est toute une histoire, une suite variée de gradations insensibles, et cependant bien distinctes; un Olympe que je me suis bâti, entassant les vices sur les crimes, l'infection physique sur la bassesse morale, écorchant la nature, afin que, privée de cette peau blanche et potelée, revêtue du doux incarnat et du duvet coloré de la pêche, on puisse la voir avec ses vaisseaux si compliqués, ce sang qui roule, ces artères qui se croisent dans tous les sens; afin qu'on puisse entendre le cœur sonner creux dans la poitrine; un véritable écorché vivant. Figurezvous l'opération : un homme fort et jeune encore, étendu sur une large pierre noire, et deux bourreaux exercés qui enlèvent sa peau chaude et sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau soit séparé du tout. Voilà la nature que je me suis choisie; c'était de la vérité comme autre chose, de la vérité à nu, comme en faisait le misanthrope Timon,

Malheureusement on n'arrive pas facilement à un résultat si complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention scrupuleuse et ferme qu'on ne le pense d'ordinaire, pour parvenir à compléter ainsi ses sensations, à faner entièrement

cette naïveté innocente de Tâme, la pudeur la plus difticile à perdre. Moi surtout, qui tout jeune aimais à lire Fontenelle et Segrais, je me souviens très-fort que ce bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers, ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans couleur de rose, ces pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle, ce ciel qui n'avait pas de pluie, me faisaient passer des moments d'extase indicible ; j'ai aussi beaucoup aimé la Galatée de Virgile et les Deux pêcheurs de Théocrite, et cette délicieuse comédie des deux femmes athéniennes ! Pardon, j'étais faux alors. En effet, qu'est-ce qu'un berger? un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. Qu'est-ce qu'une bergère? un gros morceau de chair qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, qui sent le beurre et l'ail. Théocrite et Virgile en ont menti. Du courage donc; et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature que nous avons eu le premier l'honneur de découvrir.

D'ailleurs, le tout est desavoir s'y prendre: une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu, un soupir bien appliqué, vous avancent souvent beaucoup dans une intrigue d'ampur. Moi,

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la première fois que j^ai pris la main à celte nature, ce fut à la morgue, et, comme vous pensez bien, avant que d'en venir à cette hardiesse, j'avais déjà fait une longue cour.

D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au Bon-Lapin et à cette route monotone dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur était vieux comme le premier printemps de ce monde. Je me mis ensuite à envisager la nature sous un aspect tout contraire : le côté de ma lunette a changé, voilà tout; et en effet, je vis des choses horribles. Ainsi le matin, quand la tête enfermée dans le moelleux coton surmonté d'une mèche, et les yeux encore appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais à la fenêtre, mon œil trompé avait coutume de n'apercevoir dans ce premier ' mouvement d'une ville qui s'éveille qu'une paix encore innocente ; j'interrogeais le vaste hôtel, dont les larges portes s'ouvraient à peine ; je soulevais par la pensée ces doubles rideaux blancs et rouges ; je me figurais sur l'éclatant tapis d'Aubusson la jolie pantoufle jaune, le beau cachemire négligemment jeté sur le sofa, et dans ce lit somptueux une jeune duchesse plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retardant son réveil pour achever le songe si court de sa nuit. Plus haut,

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c^était une jeune fille, une grisette à sa mansarde, occupée de sa simple toilette du matin , sur sa fenêtre : d'abord elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne aux dents inégales ; elle plaçait ensuite sur sa tête le bonnet rond de la lingère, et, après s'être regardée une dernière fois dans un fragment de miroir, elle se rendait gaiement à Touvrage. A mes pieds le vieux célibataire tenant son pot à la main et cédant le pas à la jeune femme de chambre; la vieille laitière en suspens au milieu d'eux, sa petite charette et son gros chien; puis un pauvre, vert encore, recueillant une abondante aumône ; et dans le lointain Pignoble fille entretenue, pâle, vagabonde, ruinée, Thabit en désordre, rentrant furtivement dans sa demeure pour y déplorer son jeu fatal de la nuit. Chaque matin j'avais une heure de ce plat bonheur, après quoi j'arrosais mes œillets, je taillais mes roses et me mettais à lire quelque vieux chef-d'œuvre des anciens temps. J'étais un homme incomplet, un homme perdu, si je ne m'étais pas avisé de ma duperie, si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et l'instant d'après cet âne sous du fumier.

A quoi tiennent les choses ! Quand , après de mûres réflexions et de violents combats, j'eus renoncé le matin, à ma fenêtre, à mes roses, à mes

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œillets; quand je me fus bien persuadé que Tadultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus jeune fils; que tous ces vils marchands ne se levaient plus matin que pour falsifier leurs drogues, et qu'ils ne faisaient Faumône que par superstition^ je me mis à chercher quelque chose qui remplaçât ce spectacle si animé, et je fus au Palais de justice à midi : c'est le bon moment. Un avocat monte, un autre avocat descend, de petits imberbes à Tair affairé et n'ayant rien à faire, des magistrats ennuyés, des huissiers qui crient, de lourdes charrettes chargées de prévenus qui jouent la vie ou la liberté sur l'éloquence du premier venu! De sorte que du sanctuaire de la justice je n'admirai que la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et je me figurai devant cette grille un serrurier attaché au poteau pour avoir volé un morceau de fer, réfléchissant tristement que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille, il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune famille; et au plus fort de ses regrets le pauvre diable arrêté tout à

coup par un froid subit sur Tépaule, suivi d^ne douleur cuisante et d\ine infamie éternelle !

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs! C'est un lieu charmant qui réunit les deux rives de la Seine, le rendez-vous de tous les amateurs déplaisirs à bon marché : là, sans contrat, sans notaire, sans enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin, que vous emportez triomphant dans vos bras : des myrtes, des roses, des renoncules, de pâles lauriers, de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites larges et jaunes au milieu, des oeillets s^élargissant sur le carton, quelquefois sur un roi de pique ou une dame de carreau, ou quelque autre de ces puissances décisives du jeu qui vous envoient un homme aux galères ou au fond de Peau. Le quai aux Fleurs m'attriste, regardé de plus prés : à deux pas du gibet, sur le chemin de la Grève, vis-à-vis la Galette des TribunauXy bordé d'huissiers, de recors, d'avoués, de notaires; et, aufonddechaque vase, de l'essence de chaux pour rendre la fleur plus belle, à peu près comme le fouet d'un ignorantin vous rend un enfant plus docile et plus aimable. Je ne passe plus que rarement sur le quai aux Fleurs.

Ainsi tout se dénature ! La vérité tant cherchée par les sages est une effrayante chose ; je la compare à ces larges miroirs destinés à l'Observatoire

royal. Vous approchez, et vous reculez d'épouvante à Taspect de cet œil sanglant , de cette peau sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées; tout cela c^est pourtant votre visage de jeune homme. Dans ce monde une passion nouvelle suffit presque toujours pour nous grossir les objets comme à TObservatoire; alors tout ce qui passe sous vos yeux s'y présente avec une teinte uniforme. Pour moi, il m'était devenu impossible de voir autre chose qu'une nature contrefaite.

Mon inflexible analyse se glissait partout, déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le moindre lacet, dévoilant à plaisir Finfirmité la plus cachée, et dans sa maligne joie s'estimant heureuse de tant d'exceptions dans le beau. — En vérité, le beau, où est-il? Quel est l'homme qui possède entièrement ce qu'il appelle ses sens, ce je ne sais quoi si rétréci avec lequel il aspire à saisir la nature? Ainsi pensant, j'allais aux Quinze- Vingts et je me bouchais les oreilles à la musique bâtarde qu'on y débite; j'allais aux Sourds-Muets, et j'y fermais les yeux à la métaphysique qu'on y enseigne; j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je réfléchissais amèrement que toutes ces déviations vertébrales allaient être assez dissimulées pour que j'y pusse ctrc pris le premier; alors je me représentais mon étonnement et mon

effroi quand, le premier jour de mes noces, voulant embrasser ma jeune compagne, je sentirais ses reins s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait. J'en avais le frisson rien que d'y songer ! J'ai vu entre autres choses, un beau jour de conscription, les défenseurs de la patrie. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises trouées ; quelques-uns^ c'étaient les plus élégants, n'avaient pas de chemise; des corps si laids! des regards si misérables ! une vague envie de n'être pas soldat! un homme qui les toise, qui les étudie avec moins de soin qu'on ne ferait d'un cheval de coucou! En vérité, l'espèce humaine est une espèce dégradée : pas de races distinctes, pas un homme qui ressemble à un autre homme; aucun caractère qui vous fasse dire : Voilà un Limousin, voilà un Lyonnais, voilà un Parisien ! C'est un genre bâtard qui fait mal.

Et quand venait le soir je me réjouissais; je sortais seul, et à la porte des théâtres je voyais des malheureux s'arracher une place pourapplaudir un empoissonneur ou un diable, un parricide ou un lépreux, un incendiaire ou un monstre; je voyais circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour à tour brigands , gendarmes,

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paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs, ours blancs, ours noirs, cadavres, tout ce qu^on voulait; sans compter qu^ils faisaient jouer leurs femmes et leurs tout petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu^ils avaient de la vanité! qu'ils s'étaient donné un nom et une individualité comme les anciens Gascons se revêtaient du Monseigneur. Ce plaisir affreux et sale me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble , s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des comédiennes, un souffleur et des hommes d'un génie exprès pour leur distiller le vice et le brigandage. Puis j'avançais sur le boulevard, et j'observais dans ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à dater de la Bastille, cette prostitution est honteuse. Elle se fait en petit, commençant par quelque jeune enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port et les commis de l'octroi. Vous avancez, la prostitution change de face : le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet rond, le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la muraille comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus haut, la prostitution est parée, nue, en cheveux, avQC des refrains chantés faux, une voix enrouée, du musc et de l'ambre, la prostitution que M. Debelleyme a délivrée de tout impôt; puis la

prostitution de jeune homme, un cachemire, trentesix ans, un fiacre, une pièce au Gymnase et un étudiant ruiné pour tout un trimestre; puis enfin la prostitution de grand seigneur : une femme jeune et belle, séduisante et parée, de beaux chevaux; que vous dirai-je? une danseuse d'Opéra, et ces bravos payés qui retentissent jusqu'au dôme étincelant. A cette heure, la prostitution est complète : aux coins des rues une vieille femme prostitue sa propre fille ; à la porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard. Levez la tête : tout cet éclat, d'où vient-il? il sort des maisons de jeu et de débauche. Tout au haut de cette tour un homme fabrique de la fausse monnaie ; à cet angle obscur une femme égorge son mari, un enfant vole son père. Ecoutez : quel bruit affreux! un corps lourd vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine ; c'était peut-être un jeune homme : il est entraîné; après-demain on le retrouvera dans les filets de Saint-Cloud.

Trois jours après je le retrouvai à la Morgue. Voici comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur bâtarde, je tombai dans une horreur qui commençait à être plus vraie et mieux sentie.

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