‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 46 sur 87 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sine nomine tiirba.

(Virgile.)

\vAis beau me distraire ainsi, Je sentais toujours au fond de l'âme quelque chose qui ressemblait à du regret; à la vie nouvelle que je commençais, il manquait un but, une héroïne, en un mot, de l'unité, il manquait la jeune fille de Vanves, je la retrouvai un matin au détour d'une rue. Elle n'avait plus son chapeau de paille fané, son teint frais et coloré, ses deux bras que le haie rendait plus gros et plus forts ; cependant c'était bien elle; ni ses gants, ni sa chaussure usée, ni son chapeau neuf, ni le froissement soyeux de sa robe, ni son pas réservé, ne m'cmpcchèrent de la reconnaître; c'était Henriette ! Elle

marchait avec dignité, regardait avec précaution, la tête baissée et le regard furtif; bien qu'elle s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait quelque chose à voir, elle avait cependant Tair d'être pressée et de vouloir aller vite; mais le moment présent était plus fort que sa volonté et la subjuguait entièrement. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger qu'elle était perdue. Le chemin fut long.

Tout au bas de la rue Saint-Jacques, la foule était attroupée, c'était une vente; le peuple des marchands assiégeait l'intérieur et la porte de la maison ; de chaque côté de la rue on voyait étalé l'attirail ordinaire des commerçants ambulants; quelques miroirs tout neufs, de vieux livres de messe, les plus sales objets de la vie commune, quelques tableaux sans cadres; dans l'intérieur un affligeant spectacle : il s'agissait d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres, le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit de sa femme avant qu'elle ne suivît son séducteur à Bruxelles, ces bonnes

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gravures de pauvre diable attachées sur le mur avec des épingles; tout cela se trouvait sous la main de la Justice. La Justice était représentée par une voix glapissante et par d'autres voix qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme dont personne ne voulut pour rien ; son chien et son enfant restaient dans un coin sans que la Justice songeât à eux ! Il fallut une heure pour dépouiller ce malheureux suivant les formes; personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verrous de Sainte- Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant..., personne, pas même la jeune Henriette. Je l'observai longtemps, et dans tous ses traits je ne vis pas un mouvement de compassion, pas un signe de pitié, rien de l'âme; elle sortit comme après un spectacle gratis, relevant dans les airs ses larges manches, et à vingt pas de là s'arrêtant encore vis-à-vis le cabinet de police oti deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour mendier. Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des mortels, il avait mendié toute sa vie; tout jeune enfant il avait tendu sa petite main aux passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont- Neuf

entre une cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains; Jeune homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober à la gloire militaire de TEmpire, il mendiait alors au nom de la royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse; quand la royauté nous fut rendue, il se fit soldat d'Austerlitz et d' Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable d'abondantes charités et de respectueuses aumônes; et quand son impôt était prélevé, il restait immobile sur quelque place publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu et qui courent à perdre haleine après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa vie à Fégal d'un savant du seizième siècle; véritable sage en effet qui avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant rÉtat de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière à force de donner dans l'impôt indirect; car le matin il se livrait volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour plaire à l'octroi municipal. A midi, quand le soleil était beau, l'air calme et pur, une pipe petite et

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noire à la bouche, il aimait à s^enivrer des vapeurs du tabac, à s^environner des riantes images d\ine ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs pour Fordinaire de ses repas il ne se servait que de viandes salées, il soutenait avec raison qu"*!! était le plus utile citoyen de la France puisqu'il usait le plus de vin, de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas mal rai sonné pour un mendiant comme lui.

Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt, sa figure était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble tristesse, et comme après tout il s'agissait pour lui de la liberté, j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et reprit sa course; je la suivis, et nous arrivâmes à la Morgue.

La Morgue est un petit bâtiment placé comme en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit est un dôme revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu sans façon; la porte basse en est tou-

LA MORGUE. 5l

jours ouverte; les murs suintent; au milieu de cette solitude sont étendues quatre ou cinq larges dalles sur lesquelles sont couchés autant de cadavres; quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames nouveaux, deux cadavres par chaque dalle. Il n'y en avait que trois ce jour-là : le premier était un vieillard qui s'était écrasé la tête en tombant d'un troisième étage au moment de finir sa journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit était pour elles un délicieux rendezvous de divertissement et de bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait laissés ce vieillard, aucun d'eux n'avait voulu le reconnaître de peur des frais de sépulture. A côté du pauvre maçon, un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une fille d'Opéra, était étendu, à demi caché par un cuir noir et humide qui voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait oubliant la leçon et le fouet de son maître d'école; au-dessus de sa tête étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait son goûter; et dans le milieu, sur une pierre à part, un jeune homme noyé, livide, dont le ventre était vert, et de riches

habits au-dessus de sa tête. Henriette s'arrêta là, et, sans changer de couleur, se dit à elle-même : C'est lui!

Et en effet, il s'était tué pour elle.

Pour elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste comté, son avenir à la Chambre des pairs d'Angleterre, son nom que l'Amérique ne prononce pas sans baisser la tête ! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Chariot; il l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures il avait cru trouver une âme ! Elle ne dit pas autre chose que ces mots : C'est lui ! et désormais bien assurée d'être libre, elle serait sortie à l'instant même s'il ne fût pas entré tout à coup deux jeunes hommes : l'un avait l'air empesé d'un valet de bonne maison; ce n'était rien moins qu'un savant précoce : on eût pris l'autre pour un grand seigneur; c'était le laquais du noyé.

Au premier coup d'œil il reconnut son maître; ils avaient été élevés ensemble, ils avaient traversé ensemble toutes les forêts du comté de Kent; la maison de son maître était la sienne ; son maître n'avait pas de meilleur feu, de meilleur rosbif, de la bière meilleure; ils étaient aussi beaux l'un que l'autre; il fut se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui fut

pendant un temps la nation, avait Fair de ne rien comprendre à ce silencieux désespoir.

Ce jour-là, c^était la fête du gardien de la Morgue, sa famille et ses amis étaient rassemblés autour de la table; on lui chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la commune ivresse; seulement de temps à autre il levait le rideau rouge de sa salle à manger pour s'assurer si quelqu'un ne venait pas voler ses morts.

A la fin l'autre jeune homme qui était entré, s'approchant de l'Anglais : « Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il. — Mon maître? répondit l'Anglais. — Oui, votre maître droit et ouvrant les yeux..., le voulez-vous? » L'Anglais le regardait avec un air d'incrédulité inquiète et malheureuse, qui l'eût fait prendre lui aussi pour un homme de l'autre monde ! « Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre à neuf heures et je vous tiendrai parole. » L'Anglais tremblant prit l'adresse qu'on lui présentait, et comme vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solennelle, il répondit : « J'irai. » On eût dit un homme désespéré qui signe son arrêt de mort. Alors l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous nous étions entendus, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.

A peine sortis, je m'avançai vers le jeune homme,

je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qu'il devait faire revivre le soir. « Monsieur, lui dis-je avec assurance, oserais-je vous prier de m'admettre ce soir au miracle que vous avez promis? — Très-volontiers, Monsieur, répondit-il poliment, et croyant qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers elle, mais je n'entendis pas leur conversation, et m'arrêtant tout court je me dis à moi-même : « Courage ! Voilà un grand pas de fait dans l'horreur. »

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