‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 54 sur 87 · L'INVENTAIRE · texte numérisé non relu

L'INVENTAIRE

Tous ces biens sont à toi.

(Satan. ) Je n'aimerai plus rien quand je vous oublîrai. (Fréuérig Soulié. )

ENTRÉ chez moi, jetais obsédé par ces funestes images ; le monde physique, vu de près, m^avait rendu malheureux ; le monde moral, observé avec une loupe, m^avait rendu misérable ; à force de poésie j^en étais venu à détester les hommes, à force de réalité je me figurais que je devais détester la vie. J'étais tombé de bien haut, moi qui jadis étais poursuivi de tant de bonheur; moi qui à chaque pas, à chaque mouvement, me félicitais de la vie; moi qui voyais Tunivers à travers un prisme couleur de

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rose! Ma vie était flétrie, mon univers était changé; je m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable, il fallait en sortir à tout prix, et je n'avais pas de dénoûment. Je résolus d'en trouver un à toute force, et déjà j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté d^une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique : tout un poëme répandu dans divers tiroirs ; j'en fis mélancoliquement la revue, cette revue était amusante comme un souvenir.

D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez considérable de papiers déjà vieux : ce sont des vers de jeune homme, des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui déjà tombe en ruine; pas une deces pensées qui me dévoraient n'avait été mise en lumière, pas une d'elles n'avait trouvé d'écho au dehors, aucune mémoire d'homme ne s'en était occupée, pas même la mienne : Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée, c'est de la jeter ati dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez parée pour qu'elle séduise. Si jeune et si fort, je n'en avais pas eu le courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse, j avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente

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et gracieuse qui est le comble de Part, mais dans cette nudité maladroite qui offense : un bas mal tiré retenu par une jarretière usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux ; tout le dessous, et pas une gaze par-dessus. Voilà ce qui occupe mon premier tiroir.

Le second tiroir est presque vide ; il contient mes papiers de famille, quelques titres de propriété, des rentes sur l'Etat, achetées après tant de sueurs, mon testament qui n'a que deux lignes ; toute ma liberté, ma douce et précieuse liberté, dans ces chiffons! Brûlez ce tiroir, et demain je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche qui, dès le premier jour du printemps, aperçoit le sombre hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul qui ne soit pas fermé ; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par deux serrures : dans le tiroir ouvert il s'agit d'argent, il s'agit de cœur dans le tiroir fermé, c'est pourquoi il le sera toujours.

Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au troisième, le troisième au quatrième ; ils s'affaiblissent l'un l'autre comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par la pierre

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d'un enfant. Surtout il est une femme qu^on ne remplace jamais, c'est la seconde femme que Ton aime.

Tout cela est échelonné dans mon tiroir : des lettres, descheveux, des bagues, quelquesportraits, des bracelets brisés. Il ferait nuit, qu'à leur odeur, à leurs formes, à un je ne sais quoi que je devine, je les reconnaîtrais. Ces longs cheveux noirs étaient étrangers, ils ornaient une tête impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres caresses, je n'osais pas fixer ces yeux noirs et brûlants : cet amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment mon éducation de jeune homme.

Vous voyez ces lettres : un gros papier, de longues barres, un langage à part, intelligible seulement pour celui qu'on aime. De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur mon tapis, et là, des heures entières, moitié dormant, moitié éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long sourire, tantôt s'impatientant légèrement, attendait le moment heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se laissait conduire à nos fctes, à nos spectacles, partout où pour être bien reçue il suffit d'circ jeune et jolie.

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Il y a là un bracelet, je le garde avec soin ; j'avais promis de le rapporter moi-même, mais je le garde. Il me fut donné dans un moment de folle ivresse; c'était un soir, je ne la connaissais pas, elle prit ma main, elle m'entraîna dans son brillant boudoir : pendant un an j'aurais soupiré pour elle que je n'aurais pas été plus aimé. Aussi as-tu pris ta place là, bonne fille! Plaise au ciel, quand tu auras trente ans, t'accorder une bonne place à Bicétre ou aux Repenties, puisque tu dois y venir tôt ou tard !

J'ai encore à moi un anneau de fiancée, un petit gant jaune et brodé, un long voile vert dont l'histoire me fait tressaillir*. Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout cela, tout cela, si tu avais voulu te souvenir de Chariot.

* Voir l'appendice.

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