‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 57 sur 87 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

JENNY

Cherche, (Théodose Burette.)

mesure que Taimable enfant entrait dans ma chambre, mon pistolet, que j^avais élevé à la hauteur de ma tempe, s''abaissait sensiblement, et au dernier pas que fit la jeune fille il était retombé à sa place accoutumée. « Quelle bonne nouvelle m''apportez^vous, petite Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelques fragments de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise? — Une bonne nouvelle, Monsieur : je me marie demain. »

Je fus frappé comme d\in coup de foudre. Il y avait six ans que je la traitais comme un enfant; le matin même j'avais mis pour cUequclque frian-

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dise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu^il n^ avait là rien d'étrange. Je poussai un profond soupir et, me levant furieux : ce Maudit soit, m'écriai-je, le premier qui s^est avisé de faire de Phorreur métier et marchandise ! maudit soit la nouvelle école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes ! ils ont tout bouleversé dans mon être; à force de me faire observer le monde moral dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer que cette jolie petite Jenny notait plus un enfant! Pardonnemoi, ma petite Jenny, m^écriai-je en me rapprochant d^elle; j'avais espéré que tu resterais toujours enfant. » Et Jenny, prête à pleurer, se reprit à rire, puis, me tendant sa grosse joue : « N'embrassezvous pas votre petite Jenny aujourdliui?

— J'embrasse respectueusement une vénérable fiancée, répondis-je en m'inclinant.

— Votre petite Jenny, répondit-elle.

— Ma petite Jenny, soit; et je ne pus retenir un gros soupir.

— Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec le devant de mon habit; nous vous attendrons demain.

— Bien volontiers, Madame ». Et à ces mots elle me quitte en courant de toutes ses forces. Je me

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mis à la fenêtre, et Tinstant d'après je la vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse traînée par un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit sa noble maîtresse à Saint-Sulpice.

Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était nombreuse, et elle passa devant moi avant de se rendre à Féglise. Jenny marchait en tête, couverte de rubans, et portant un énorme bouquet de fleurs d'oranger qui me ht presque rougir. Son mari venait après elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler ; puis tout l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son habit neuf, les commères de l'endroit et une enivrante odeur de cuisine exhalée par le restaurateur le plus célèbre du pays. Je suivis Jenny jusqu'à l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle dit oui d'un ton ferme et décidé, acheva une courte prière et se leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement Teau bénite. Chose étrange ! je fus heureux de sentir son doigt effleurer le mien, moi qui depuis six ans^ deux fois par semaine, l'embrassais à tout hasard. Jenny appartenait à un autre ! Cependant je calculais ses chances de bonheur. Je compensais ses jours de repos et ses jours de tra-

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vail, et je trouvais déjà que ce plus bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie monotone d^un jour très-vulgaire. Vous pouvez m'en croire, cette longue cérémonie du mariage est la cause de bien des célibats. Après les premiers compliments, je laissai la noce se livrer à ses épanchements bachiques. Je pris congé de Jenny, elle m^accompagna jusqu'à la porte : je la quittai avec regret. « Serait-il donc possible, m'écriai-je, que Tamour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? » A cette pensée je frémis involontairement. Malheureux que j'étais ! c'est en vain que je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me rendait misérable. Je n'étais pas le jouet d'un amour ignoré : je savais trop bien quel était l'objet auquel j'avais attaché ma vie ! Pourquoi donc ne pas agir, malheureux! Eh! le moyen d'agir? Gomment parler à qui ne peut vous comprendre? Eh! qu'importe qu'elle comprenne? De quel droit vouloir élargir le cercle dans lequel s'agite le cœur d'une femme? De quel droit en exiger ce qu'elle ne peut te donner? Et j'étais sur le point de me figurer que la fatalité des Orientaux pourrait bien être quelque chose de plus raisonnable qu'on ne le pense.

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