BOSSUET
la porte de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un âge
^mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le regardai fixement.
« Si tu veux me voir, me dit-il, paye-moi : je suis le modèle vivant de la nature la plus parfaite ; tu vas en juger par tes yeux. « Je m'appuyai contre un arbre. « Fais l'Apollon, lui dis-je, et sois beau, si tu veux être payé. »
Alors il se dressa sur toute sa hauteur, repoussa sa barbe sous son menton, écarta son pied en arrière, leva les yeux au ciel, ouvrit ses narines, laissa tomber son bras gauche dans sa force et sa
L^HOMME-MODÈLE. Qt
liberté. « Le bel homme! » me disais-]e,et par un mouvement d'envie : « A présent, lui dis-je, faismoi voir un esclave romain qui va être fouetté pour avoir volé des figues. »
Aussitôt il se mit à genoux, courba le dos, baissa la tête, s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le ventre jusqu'à moi, il me regarda avec Tair affable et craintif d'un chien qui a perdu son maître. « Il y a peu de différence, pensai-je en moi-même, entre un esclave et un dieu ; » et, comme pour le venger de sa bassesse : c( A présent, lui dis-je, fais-moi voir un esclave qui a tué son maître, et qui se révolte. »
Il se releva, ne s'appuya plus que sur un genou ; il fit semblant de prendre avec ses deux mains un homme égorgé, ouvrit une large bouche, et l'œil à demi fermé, Foreille tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir de la vengeance : j'en eus peur. « Pourrais-tu faire rhomme ivre? lui demandai-je.
— Je ne contrefais jamais l'ivresse, me réponditil en se relevant : si tu me payes bien, tu me verras ce soir ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras gratis. »
Je lui jetai quelque monnaie. L'Apollon, l'esclave, redevenu homme vulgaire, n'avait plus pour me remercier qu'un niais sourire et une
g2 L^NE MORT.
expression sans chaleur; un être si beau et si nul ! un si intelligent comédien , un si stupide mendiant! J'étais prêt à en revenir à mon texte; mais Taccident me fit rire, et je fus tout fier d'être encore joyeux.
Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, comme ils ont tous le bonheur d'être, ayant jugé sans doute que j'étais un bon homme, se mit à courir après moi. « Donnez-moi quelque chose, mon capitaine ! — Le capitaine restait muet. — Mon général ! — Le général courait toujours. — Mon prince! — Toujours rien. — Mon roi! » Je fus sur le point de lui donner; mais je voulais voir où il irait. Le pauvre diable était au bout de ses titres, il s'arrêta et me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile, je revins sur mes pas : « Imbécile, lui dis-je tout en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc : Mon Dieu! — Donnez-moi quelque chose, mon Dieu ! » s'écria-t-il en joignant les mains.
Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.