LUSIGNAN
f NE journée si gaiement passée me donna J une nuit charmante, mille songes heu- ^reux, et le matin, e|uand je m^éveillai, je fus tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors , m'étendant mollement dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à loisir, comme autrefois, quand, fier de tant de chefsd'œuvre de seconde main qui parent ma chambre, je les analysais lentement, les faisant assister aux joies de mon réveil.
Je résolus d'être heureux au moins encore un jour, un seul jour de calme et d'illusion ! J'étais comme un sorcier qui cherche le grand œuvre.
qui laisse de côté ses fourneaux et son alambic un instant, qui se pare de sa plus belle veste et qui va se promener aussi simplement que s'il n''était pas à la veille d'avoir des millions.
Tout en pensant au grand œuvre Je m'habillais, Je me parais, Je me faisais gai, Je fredonnais un air nouveau qu'un orgue répétait sous mes fenêtres. Je sortis, et, par une vieille habitude. Je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé en présence du Bon Lapin, Je m'arrêtai subitement : c'était là que J'avais flétri ma vie sans le savoir! A ce Joyeux rendez-vous m'était venue la folle idée de suivre Jusqu'au bout, témoin impassible et persévérant, la destinée d'une Jeune fille. Cependant J'entrai dans le Jardin. Il faisait chaud, mais une chaleur d'automne, un soleil lourd et pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille Jaunie et fanée. Je m'assis à ma table accoutumée. J'y avais tracé autrefois mon chiffre artisiement enlacé dans un L gothique; ce chiffre existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que de Joyeux moments J'avais passés à cette même table ! Quelles tranquilles contcinplations ! Que de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-Jc pas vu se balancer le tissu rose et le léger chapeau! Puis, en me retournant au Ibnd du jardin, je ne
LE PÈRE ET LA MERE. qS
vis qu'une grande dame richement habillée : elle était assise vis-à-vis un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle écoutait avec dédain ou courroux.
L'attitude de cette femme attira mes regards, ses formes élégantes me firent désirer de voir son visage, je ne sais quel vague pressentiment me disait que j'allais la reconnaître ; mais j'avais beau , regarder, la jeune femme ne se retournait pas. Au même instant^ par la porte du jardin qui restait entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que conduisait une vieille femme, se présenta pour demander l'aumône; son ton était décent, sa voix n'avait rien de plaintif, j'en eus pitié. Après moi il alla solliciter la grande dame; elle le repoussa rudement; et déjà il sortait, quand, la regardant de plus près : « Ma femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre enfant? « La pauvre femme poussa un gros soupir : au premier coup d'œil elle avait reconnu sa fille. Le vieillard voulut l'embrasser et lui pardonner; elle se détourna avec dégoût. « Au nom de ton vieux pèrCj mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant pleurée ! » Et elle détournait les regards. « Au nom du ciel, disait la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons ! » Toujours le même silence. J^étais hors de moi. Je me levai : « Au
g6 L^ANE MORT.
nom de Chariot, m'écriai-Je, contemplez votre vieux père à vos genoux ! » Les deux vieillards tendaient les bras; mais au nom de Chariot elle sMtait levée, et, détournant la tête, elle sortit, suivie par le jeune homme, qui avait Tair consterné.
A peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte que le vieillard, s'asseyant à mes côtés et d^un air à peu près riant : «Vous avez donc connu mon Chariot? me dit-il. — Si je l'ai connu, brave homme! j'ai mieux fait que de le connaître, je Tai monté, et, sans faire tort à personne, c'était un digne baudet, sur ma parole.
— Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait vingt charges de fumier par jour, ajouta-t-il en vidant le verre de sa fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.
— Gomment donc se fait-il, repris-je, que vous ayez perdu ce digne compagnon?
— Hélas ! dit-il, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai porté moi-même la charge de Chariot pour qu'il pût promener Henriette. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie, Chariot et Henriette s'en allèrent pour ne plus revenir; ma femme pleurait son Henriette, moi je les pleurais tous les deux. Cette perte nous a rui-