‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 61 sur 87 · LES MEMOIRES D'UN PENDU · texte numérisé non relu

LES MEMOIRES D'UN PENDU

Le pendu ressuscite.

(La Fontaine.)

E revenais sur mes pas, cherchant vainement tout le plaisir que je m^étais promis, quand, au milieu de la route, je rencontrai un voyageur qui allait au pas, un gai compagnon, insouciant amateur de bon vin et de bonne chère ; on voyait qu'il marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard respirait dans toute sa personne, et, sans nul doute, en fait de vie, c'est une bonne chose que le hasard. J'ai toujours remarqué qu'il donnait à un homme qui s'y abandonnait franchement je ne sais quel air de force et de liberté

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qui fait plaisir à voir : ainsi était le voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix, et que d'ailleurs il n'avait pas Pair bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés. C'était un bon homme, il m'adressa le premier la parole.

a Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il nonchalamment ; en ce cas-là, vous me montrerez le chemin, car, dans toutes ces carrières, je me suis déjà égaré deux fois.

— Volontiers, mon brave, vous n'avez qu'à me suivre ; nous entrerons à Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé d'y arriver.

— Je n'ai jamais été pressé d'arriver nulle part quand je me trouvais en sûreté. Tel que vous me voyez, j'ai plutôt mené la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier nomade. Il y a en Italie plus d'un rocher sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue, l'œil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui n'arrivait pas.

— Eh quoi ! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands siciliens dont j'ai entendu tant d'agréables récits d'assassinat et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa? — Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces hardis Siciliens, un jovial et cou-

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rageux bandit, enlevant un homme sur la grande route aussi habilement qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire de village. A ces mots, il baissa la tête et poussa un profond soupir de regret.

— Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui dis-je avec Pair du plus grand intérêt.

— Si je la regrette, Monsieur ! vivre autrement ce n'est pas vivre. Rien n'égale sous le soleil un digne habitant des montagnes. Figurez-vous le jeune homme à dix-huit ans : un habit vert aux boutons d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une carabine brillante comme de For sur ses épaules, à son côté un poignard au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à tour, tantôt faisant alliance avec le pape et tantôt avec l'empereur, rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur: voilà le bon métier que j'ai perdu.

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— Perdu ! cependant il me semble que vous n^avez pas dû être facile à prendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous Favez bien voulu.

— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le bandit : si comme moi vous aviez été pendu...

— Vous, pendu !

— Oui, pendu, et cela pour un excès de dévotion. J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau soir la lune se leva si brillante et si pure que je me ressouvins que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute Tltalie ce jour-là avait retenti de ses hommages; moi seul je n'avais pas eu de prière pour elle. Je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où la nuit était plus éclairée. J'étais tout entier à la Madone, je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient sur leurs portes le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. J'arrivai à la porte de l'église, un seul battant était ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte : c'était mon signalement et ma tête mise à prix. J'entrai dans l'église, une

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église encore italienne, avec ses arceaux découpés, sa mosaïque savante, son dôme aérien, son autel de marbre blanc, son parfum, et les derniers sons de Porgue visitant le moindre écho tour à tour. La sainte image de la Madone était entourée de fleurs ; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part dans mon butin : une croix de diamants qui avait été portée par une jeune Sicilienne, un petit coffre anglais d^un travail précieux. La Vierge parut satisfaite de mon hommage; je me relevai plein de sécurité et de paix et je retournais dans les montagnes, quand à la porte de la chapelle je fus saisi par derrière, et les sbires m'entraînèrent dans une prison dont je ne pouvais m'échapper : il n^ avait ni une femme ni une jeune fille, et il ne me restait rien pour payer le geôlier.

— Et vous fûtes pendu, mon brave?

— Je lus pendu le lendemain. On voulait étouffer le bruit de madétention,etquelques heures suffirent pour élever un gibet et trouver un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents italiens blancs et noirs, gris, chaussés, pieds nus, tenant à la mani une torche allumée, ayant la tête couverte d'un san benito qui ne laissait voir qu'un œil creux : vous les eussiez pris pour autant de fantômes. Devant moi, quatre

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prêtres murmurant les prières des morts portaient une bière, et je marchai à la potence. La potence était honorable : c'était un grand poteau qui sVlevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient un tapis de fleurs à ses pieds; sur le derrière s'élevaient les montagnes témoins dé mes exploits, sur le devant se déroulait un précipice où tombait avec un sourd murmure un torrent rapide dont Thumide vapeur arrivait jusqu'à moi ; autour de la potence tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler au pied de l'échelle ; mais, jetant un dernier coup d'œil sur mon cercueil et le toisant d'un regard : « Ce cercueil n'est pas assez « grand pour contenir tout mon corps ! m'écriai- « je; on ne me pendra pas, si je n'en vois arri- « ver un autre de ma taille. » Et je pris un air si résolu que le chef des sbires, s'approchant : « Mon « cher fils, me dit-il, assurément vous auriez rai- « son de vous plaindre si ce cercueil devait vous ce contenir tout entier; mais, comme vous êtes c( très-connu dans le pays, nous avons décidé, « quand vous serez mort, de vous faire couper la « tête et de l'exposer au point le plus élevé de a notre ville ; vous voyez donc que vous aurez ce toujours assez de place. »

Je fus convaicu : je montai à l'échelle, et en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence; la vue

était admirable et le bourreau novice, de sorte que j^eus le temps de jeter un dernier coupd'œil sur la foule. Quelques jeunes gens tremblaient de fureur, de jeunes filles étaient en larmes, d'autres se réjouissaient ouvertement; au milieu, un bandit comme moi dont le regard me promettait la vengeance. Je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice: « Tu vas te tuer î criait le bourreau ; « attends-moi. » Il arriva enfin, mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade audessous, cet éclatant soleil au-dessus ! Enfin il me mit la corde au cou, me poussa dans Tabîme, tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d^empreinte ; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent ; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ces mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdementdans la fondrière et il fut emporté par les flots. »

Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que la potence put devenir un agréable sujet de joyeux souvenirs : jamais je n'ai vu colorer la mort de pareille couleur; au contraire, parmi ceux qui ont exploité celle mine féconde en sensations, c'est à

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qui rembrunira le plus le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans notre vie sociale la peine de mort n^étaitpas une action vulgaire, une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant, rien de plus. Ainsi Pavait envisagé le bandit italien ; il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, et il avait dans Tâme trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était devenu depuis ce tempslà : à ma prière il continua son récit.

« Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il sans se faire prier, et ce serait à recommencer dans une heure que je ne m'en inquiéterais pas davantage. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé de la potence, je sentis d'abord un grand mal à la gorge, puis je ne sentis rien ; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais, ainsi rétrécis, la moindre parcelle de cet air bienfaisant me rendait à la vie, et d'ailleurs, légèrement balancé au milieu de l'air, je le respirais par tous les pores ; je me souviens même que ce balancement n'était pas sans charmes; je voyais les objets comme à travers un voile de gaze ; un grand silence fatiguait mon oreille; je pensais à quelque chose, je ne sais plus à quoi, si ce n'est une fois à l'argent que j'avais gagné la veille à mon camarade Grégorio. Tout à coup l'air me manqua, je ne vis

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plus rien, je ne sentis plus de balancement: j^étais niort!

— Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et je vous en félicite de bien bon cœur.

— Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais mort depuis une heure, quand mon camarade coupa la corde, et lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon âme, une âme plus pure et plus forte. Elle avait la voix italienne, une grâce italienne, une langue italienne, toutes les perfections d'une jeune fille italienne. Je crus un instant que je sortais du tombeau et que la madone de Raphaël me recevait dans ses bras. Voilà, seigneur, mon nistoire de bandit. J'ai promis à la jeune Maria de devenir honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à bout par amour pour elle ; j'ai même déjà, pour être honnête parmi vous, ce qu'il y a de plus difficile à avoir, un habit propre et un chapeau neuf.

— Il vous faudrait encore un métier, ajoutai-je, et j'ai bien peur que vous n'en ayez pas.

— Voilà ce qu'on me dit partout, reprit-il, et j'ai beau chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi vous.

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— Croyez-vous être plus heureux en Italie?

— En Italie, me dit-il, la campagne produit chaque matin assez de champignons pour nourrir toute une ville dix fois peuplée comme la ville de Rome : chez vous, tout se paye, jusqu'à vos champignons qui sont mortels.

— Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête homme?

— Il n'y en a pas de plus honnête ; on n'est ni maître ni valet; on ne dépend que de soi; on ne travaille que lorsqu'il y a urgence, et il n'y a jamais urgence, tant qu'on a un bon soleil; enfin on peut voir le Pape tous les jours, ce qui vaut vingt indulgences par semaine : voilà ce que c'est que d'être lazzarone.

— En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtesvous pas fait recevoir, je vous prie ?

— J'y avais bien songé, dit-il. Maria même m'en avait prié ; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve. »

En même temps nous entrions dans Paris.

L'entrée de Paris, par la barrière du Bon-Lapin^ est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une vaste plaine où manœuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche

la Gi^ande Chaumière et toutes les guinguettes qui Pavoisinent, et tout d'un coup vous vous trouvez en présence du Luxembourg, aimable et tranquille refuge fait exprèspourcesquartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs qui venaient faire des lois ; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans les rues d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; des gravures, rouge et blanc, à la porte des vitriers; des pots de terre sans élégance, rien d'antique ; des rues étroites, un air infect, de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands de poisons à toutes les rues, et pas une madone. Le bandit était consterné: « Quel métier vais-je faire ici, me dit-il avec un air d'inquiétude visible.

— Avant tout, que savcz-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé de sa personne.

— Rien me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de la meilleure peinture; je garderais mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent ; et quant à vos marchands de

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poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.

— Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien sincèrement, mon maître ; nous avons sur les bras quinze mille peintres, trente mille musiciens et je ne sais combien de poètes qui ne sont pas trop dans leurs affaires; et quant à votre poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.

— Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était parmi les seigneurs les plus galants à qui me confierait la conduite de ses sérénades, et je les menais si bien que plus d'une fois il m^est arrivé d'achever pour mon propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour un autre.

— La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, il n^y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais Métastase en personne, elles ne feraient que rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit d'été.

•^ En ce cas-là, reprit le jeune homme en rele-

iio l'ane mort.

vant la tête, j'irai demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon : s'il veut me prendre à son service, je m^engageà monter la garde au plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.

— Apprenez qu^on ne parle pas au roi de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux Italiens.

— Ah ! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui ne peut même pas nourrir une bonne compagnie de brigands avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, ce soir j'irais moi-même lui faire la cuisine et je serais le bienvenu.

— Vous leur feriez la cuisine! lui dis-je, et quelle cuisine leur ferriez-vous, je vous prie ?

— Par Dieu, je leur ferais unecuisine de grande route, et je ne sache pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à Terracine, j'étais l'homme le plus renommépour

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