LA SALPÊTRIÈRE
jardins, asile tant désiré des vieilles femmes ; c^était là que venaient aboutir leur oisiveté et leurs travaux, leurs amours mercenaires ou leurs soins maternels. On les voyait circuler encore vivantes autour de cet asile; les unes heureuses de pouvoir en sortir une heure, les autres implorant la permission d'y vivre quelques jours. Je cherchais en moimême par quelle tatalité tant de femmes arrivaient à ce même but; quand au détour d'une allée, visà-vis une riante maison entourée d'une charmille verte, j'aperçus une pauvre femme et ses deux enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; la pauvre femme marchait à reculons, lâchant de temps à autre, et d'une main avare, la filasse que renfer^ mait son tablier. Elle travaillait depuis le matin et l'ouvrage était peu avancé ; c'est qu'elle était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus en* core que sur la sienne ; au dessous de la corde commencée, et sur le gazon desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille ; sa jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son sommeil;
la pauvre femme les regardait plus rarement; mais tout à coup elle s^arrachait à sa contemplation se reprochant un instant perdu.
— Pauvre jeune enfant! de la misère à ton berceau, et pas un moyen, pas un seul d^échapper à ta destinée; trop heureuse si à quatre-vingts ans on t'accorde un lit à la Salpêirière !