‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 76 sur 87 · LE BAISER. I/I · texte numérisé non relu

LE BAISER. I/I

son œuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de Pescalier on voyait une bouteille et un verre; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire, après quoi il continuait son ouvrage en chantant un gai refrain.

Cette machine inconnue m^inquiétait, ces deux poutres élevées au plafond, cette espèce de théâtre ambulant qui paraissait attendre une toile, et à son extrémité, ce large trou, propre à recevoir un souffleur, tout cet ensemble me paraissait si extraordinaire que je serais resté fixé à la même place tout un jour avant de pouvoir Pexpliquer. J'étais là, muet, écoutant avec un frémissement involontaire les coups de marteau, quand l'ouvrier fut interrompu par un jeune et joli enfant qui venait lui vendre de la ficelle; c'était mon fabricant delà Salpêtrière, il apportait le travail de quinze jours, et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le charpentier l'accueillit en bon jeune homme, reçut sa corde sans trop la regarder, la paya et renvoya cet enfant avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied de l'échelle. Resté seul, il ne se remit pas à l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'œil toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu'un; ce quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop tôt, qu'on

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remercie de vous avoir dérobé votre Journée, avec qui les heures sont rapides comme la pensée. On arriva à la fin : une fille belle et fraîche, naïve et curieuse. Après le premier bonjour à son amant, elle s^occupa comme moi de la machine. Je n'entendais pas un mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. A la fin le jeune homme prit un air sérieux ; il fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fît prier moins fort, puis elle consentit entièrement; alors son aimable futur, prenant un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile, de sorte qu'une extrémité de la planche touchait à la poitrine, pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité; je commençais à comprendre; j'avais peur de comprendre, quand tout à coup la planche s'abaisse entre les deux poutres, d'un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse, et profitant de sa position avantageuse, il passe sa tète sous cette tête ainsi penchée, et il l'embrasse. Elle avait beau vouloir se défendre, pas un mouvement ne lui était permis : elle était attachée invinciblement sur cette plan-

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