‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 77 sur 87 · LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

Nil sub sole novi.

(Proverbe.)

N léger coup sur Fépaule me tira de cette horrible contemplation ; je me retournai ^'épouvanté comme si je me fusse attendu à trouver derrière moi Phomme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis que la figure douce et triste de Sylvio qui avait Pair de me compatir et de me plaindre. « Viens, mon ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d^un insensé, viens voir cette machine et ces ébats de jeunesse ; crois-tu que sur ces planches si bien polies on puisse trouver de la douleur ? Pour moi, je ne le crois pas. » Et pour mieux persuader Sylvio, je me mis à lui raconter Thistoire du pendu. Sylvio, tout en m'écoutant, m^en-

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traînait dans la campagne, et quand il nous crut assez éloignés de cette maison de si belle apparence :

« J'ai bien peur, mon pauvre ami, qu'il n'en soit pas toujours ainsi que tu le dis. » En même temps il tirait de sa poche un de ces longs journaux américains, dont le nombre et l'importance nous sont encore un vif sujet d'étonnement, et, me voyant prêt à écouter, il me lut lentement cette histoire des dernières sensations d'un homme condamné à mort : seulement j'ai su depuis que, pour ne pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la dernière entrevue du condamné avec Elisabeth Clare, jeune fille qu'il aimait passionnément.

c( Il était quatre heures de l'après-midi lorsque Elisabeth me quitta, et quand elle fut partie il me sembla que j'avais fini tout ce que j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir là et à l'heure même; j'avais fait la dernière action de ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure qu'arrivait le crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide; la soirée était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle quoique ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me réchauffer; et mes esprits s'affaiblirent par degrés; et mon cœur s'affaissa sous la

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misère et la désolation de tout ce qui m''entourait; et peu à peu [car ce que j'écris maintenant ne doit être que la vérité) la pensée d'Elisabeth, de ce qu'elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et, en y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence venait d'être prononcée, et comme si jusque-là je n'eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.

« Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait là de la nourriture qu'un homme pieux, qui m'avait visité, m'avait envoyée de sa propre table ; mais je ne pouvais y goûter, et, quand je la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers, et elle m'avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Et je pensai aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour la tuerie. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être à un pareil moment; je crois que ma tête s'égara. Unesortedebourdonnementsourd, semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; et, quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient

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