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rance pour moi en cette vie, qu'au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison , — que ce n'était que l'angoisse d'un moment, qu'elle causait peu ou point de douleur, — qu'elle éteignait la vie sur-le-champ; et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à 'divaguer et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, comme pour essayer de la sensation d'étrangler. Ensuite, je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement; je me sentais lier les mains ensemble: mais la chose qui me faisait le plus d'horreur était ridée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter cela, le reste n'était pas si horrible ! Au milieu de ces imagina-^ tions, un engourdissement général gagna petit à petit mes membres. L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur qui diminuait la souffrance causée par mes idées, quoique je continuasse encore à penser. L'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais il m'arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes fermées, ou d'une grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient dans ma mémoire
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de moins en moins distincts, — puis partiellement, puis ils disparurent tout à fait. Je m^endormis.
« Je dormis jusqu'à Theure qui devait précéder Texécution. Il était sept heures du matin lorsqu^un coup frappé à la porte de mon cachot m'éveilla. J^entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques secondes avant d'être complètement réveillé, et ma première sensation ne fut que Thumeur d'un homme fatigué qu'on réveille en sursaut. J'étais las et je voulais dormir encore. Une minute après, les verrous, à l'extérieur de mon cachot, furent tirés; un guichetier entra, portant une petite lampe, et suivi du gardien de la prison et de l'aumônier. Je levai la tête; un frisson semblable à un choc électrique, à un plongeon dans un bain de glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'œil avait suffi. Le sommeil s'était éclipsé comme si je n'eusse jamais dormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. J'avais lesentimentdema situation. « R..., me dit le gardien d'une voix basse, mais ferme, il est temps de vous lever! » L'aumônier me demanda comment j'avais passé la nuit, et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moimême, et je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient et mes genoux s'entre -choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas encore grand jour, et comme la porte du cachot restait ouverte, je pou-
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vais voir au delà la petite cour pavée: Pair était épais et sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. « Il est sept heures et demie passées, R...! » dit le gardien de la prison. Je rassemblai mes forces pour demander qu^on me laissât seul jusqu'au dernier moment. J^avais trente minutes à vivre !
« J^essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots, ma langue s'attacha à mon palais ; j^avais perdu la faculté de parler; je fis deux violents efforts, ils n^aboutirent à rien. Je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai à la même place sur le lit. J'étais engourdi par le froid, probablement par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré dans ma prison; et je demeurai roulé, pour ainsi dire, sur moi-même, afin de me tenir plus chaud, les bras croisés sur ma poitrine, la tête pendante, et tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable que j'étais hors d'état de soulever ou de remuer. Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé noir, et tout étrange que cela est, je ne pouvais m'empécher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort
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m^attendît Tinstant diaprés. Je remarquai la lampe que le guichetier avait déposée à terre, et qui brûlait obscurément avec une longue mèche pressée et comme étouffée par Pair froid et malsain; et je pensai, en ce moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis la veille au soir. Et je regardai le châssis de lit en fer nu et glacé sur lequel j'étais assis; et les énormes têtes de clous qui garnissaient la porte du cachot; et les mots écrits sur les murs par d'autres prisonniers. Je lâtai mon pouls, il était si faible qu'à peine pouvais-je le compter. Il m'était impossible de m'amener à sentir, en dépit de tous mes efforts, que j'allais mouri?\ Pendant cette anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle commencera sonner l'heure; et je pensai : « Seigneur, « ayez pitié de moi, malheureux I » — Ce ne pouvaient être encore les trois quarts après sept heures ! L'horloge sonna les trois quarts; elle tinta le quatrième quart, puis huit heures.
tt Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m'avaient laissé.
« Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace : mes souvenirs sont très-précis jusque-là, mais pas à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très-bien comment je sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle.
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Deux hommes petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces hommes, mais je ne pus pas.
(t Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse prêt. Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait haut à Pun d'eux; il vint à moi et me dit quelque chose... « que nous devrions nous c( embrasser, » à ce que je crois ; je ne Pentendis pas distinctement.
a La chose la plus difficile alors pour moi était de me retenir de tomber. J'avais cru que ces moments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'éprouvais rien de semblable ; mais seulement une faiblesse, comme si le cœur me manquait, et comme si la planche même sur laquelle j'étais se dérobait sous moi. Je ne pus que faire signe au vieillard à cheveux blancs de me laisser: quelqu'un intervint et le renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un officier dire à demi-voix à l'aumônier que tout était prêt. Comme nous sortions, un des hommes en noir porta un verre d'eau à mes lèvres, mais je ne pus avaler.
« Nous commençâmes à nous mettre en marche,
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à travers les longs passages voûtés qui conduisaient de la grande salle à Téchafaud. Je vis les lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour n^y pénètre jamais; j^entendis les coups pressés de la cloche et la voix grave de Taumônier, lisant, comme il marchait devant nous : « Je suis « la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui « qui croit en moi, quand même il serait mort, « vivra; — et quoique les vers rongent mon corps « dans ma chair, je verrai Dieu. »
a C^était le service funèbre, les prières pour ceux qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, morts, récitées sur nous qui étions debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis; et ce fut le dernier moment de complète perception que j'eus. Je sentis la transition brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches qui montaient à Téchafaud; et je vis l'immense foule qui noircissait toute Pétendue de la rue au-dessous de moi, les fencircs des maisons et des boutiques vis-à-vis garnies de spectateurs jusqu'au quatrième étage. Je vis Téglisc du Saint- Sépulcre dans l'éloignement, à travers le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, ia matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait Téchafaud , Timmense
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masse noire d'édifices, la prison même, qui s'élevait à côté et semblait projeter son ombre sur nous, la brise fraîche et froide qui, lorsque j^en sortis, vint frapper mon visage. Je vois tout encore, aujourd'hui; rhorrible perspective est tout entière devant moi : Téchafaud, la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les charrettes remplies de femmes regardant de la cour de l'auberge en face, le .murmure bas et rauque qui circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis tant d'objets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul coup d'œil ; mais il fut court.
c( A dater de ce coup d'œil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de Taumônier, l'attache du nœud fatal, le bonnet dont ridée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon exécution et ma mort ne m'ont laissé aucun souvenir; et si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre sentiment. J'ai lu depuis dans les galettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec fermeté; que j'avais paru mourir sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une seule de ces cir-
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constances, Je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessentàlavuedeTéchafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement, est mon réveil d'un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel était un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler de suite. Je pensai avoir obtenu ma grâce, qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud, et que je m'étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange, étendu nu, avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu'après qu'on m'eut appris ce qui s'était passé. »
Voilà ce que me lut Sylvio : ce récit si animé et si simple, ces détails si vrais et si naturels, tout cet ensemble d'une douleur renfermée invinciblement dans l'unité, me frappèrent fortement, et pour un instant me firent revenir à des idées purement littéraires.
« Il y a un beau livre à faire avec ces pages, dis-je à Sylvio.
— Un livre tout fait, mon ami, » me répondit-il; et plus tard je compris que Sylvio avait raison.