LA BOURBE
Les véritables ingénues ne sont pas communes en ce monde.
(Ch, Nodier, Dictionnaire.)
NE idée me vint. Je comptai les mois, je comptai les jours, je comptai deux fois, et je me précipitai vers la Bourbe. On n'y entrait pas le soir; j'y fus le lendemain matin. La Bourbe est l'asile des femmes enceintes qui n'en ont pas. La Bourbe est le refuge des pauvres filles qui sont devenues mères, des jeunes épouses dont le mari est joueur, des femmes condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. A la Bourbe les unes et les autres trouvent un lit, de mauvais aliments, trois jours de repos quand elles sont délivrées, et elles n'en sortent d'ordinaire que
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pour porter, une rue plus bas, ce pauvre enfant que la Bourbe vomit par une porte et qu^elle reçoit par Fautre.
Je demandai la condamnée; je la vis: elle avait cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune mère,est souvent une douce compensation de tous les maux qu'elle a soufferts ; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête baissée, elle allaitait son enfant. L'enfant avait faim et s'attachait avec une ardeur ravissante au sein de sa nourrice. Ce sein était blanc nuancé de bleu, et il était facile déjuger que c'était celui d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour être mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à la Bourbe. Une femme qui livre son sein à un enfant, cette vie d'enfant qui dépend de sa vie, cette protection attentive et tendre qu'elle seule peut lui donner, ce petit cœur qui commence à battre sous ce cœur maternel, tout cet ensemble fait oublier tous les crimes d'une femme, toutes ses trahisons, toutes ses faiblesses ; on dirait que l'amour qu'elle porte à son enfant l'absout de tous les autres, on dirait que cette vie qu'elle vient de donner à un homme remplace la vie d'homme qu'elle a détruite.
Ainsi j'entrai le matin où Henriette allait mourir. Son calme, son attitude, sa faiblesse et tout