‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 81 sur 87 · LA BOURBE · texte numérisé non relu

LA BOURBE

ce que je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles malheurs... je priai la sœur qui était là de nous laisser seuls; je lui dis que j'étais le frère de la victime , que je voulais lui parler sans témoin ; Tenfant d'Henriette s'était endormi sur le sein de sa mère sans le quitter.

Je m'approchai d'elle. « Me reconnaissez- vous? » lui dis-je. Elle leva les yeux sur moi, et me fit un signe de tête pour me dire qu'elle me reconnaissait; on voyait que cet aveu lui coûtait à faire. « Henriette ! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui vous a adorée, qui vous adore encore; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, je l'exécuterai fidèlement. »

Elle ne me répondit rien encore; pourtant son regard était tendre. Pauvre jeune fille, si tu m'avais ainsi regardé une fois, une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie, et je l'appartenais tout entier ! « Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si jeune et si belle ; toi qui aurais pu être ma femme, élever notre jeune famille, être heureuse, et vieille grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur dans une belle soirée d'automne, au milieu de tes petitsenfants ; encore quelques heures, et adieu pour jamais! »

Elle était muette toujours; elle pressait son

igo l'ane mort.

enfant sur son cœur, et elle pleurait. Quêtaient les premières larmes que je lui avais vu répandre; je les voyais couler lentement; son enfant les recevait presque toutes: ainsi baigné de larmes, cet enfant, je le regardai comme à moi!

ce Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant... »

La porte s^ouvrit au milieu de ma phrase commencée. c( Cet enfant est à moi, « me dit un homme qui entrait. Je retournai la tête, je reconnus le geôlier de la prison ; il était dans sa nature aussi laid, mais moins hideux que je ne Pavais vu. « Je viens chercher mon enfant, dit-il; je ne veux pas que ce soit Fenfant d'un autre; si je n'ai plus ma place à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier. Viens, Henri, » dit-il à Tenfant. En même temps, il tirait de sa hotte une serviette blanche en s'approchant de la mère sans la regarder ; il saisit Tenfant délicatement; la pauvre créature dormait suspendue au sein de sa mère; il fallut lui faire violence pour Parracher de cette place nourricière, la mère se laissait aller; Tenfant fut enveloppé dans la serviette, et placésoigncuscmentdanslahotte. Le vieux chiffonnier était triomphant: «Viens, mon Henri, disait-il; la mère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Chariot ! »

Page 1