‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 83 sur 87 · LE BOURREAU · texte numérisé non relu

LE BOURREAU

Ce grand poilu qui mest dessus la roue. ( P. L. Jacob.)

E courais, je volais, je traversais la foule qui ne pensait encore à rien, qui n'allait qu^à la Halle en attendant Theure. Après bien des détours et bien des rues traversées, j'arrivai enfin à une porte sans numéro, toute la ville la connaît : une porte basse, garnie de clous à large tête, un léger marteau pour avertir Fintérieur, de larges pierres; à Tentour, du calme et de la paix; vous prendriez la maison pour une sous-préfecture de province. Je frappai, un domestique vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne tournure et de sa physionomie polie. J'entrai dans un salon fort beau, je demandai le maître, on alla voir s'il

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était visible. Cependant je parcourus Pappartement, il était délicieux. De frais tapis^ un large sofa, et une foule de riantes gravures : Daphnis et Chloé, Bélisaire, le Mariage de la Vierge ; une pendule surmontée d'un amour. Un salon de jeune colonel, rien de moins. Le piano était ouvert et sur ce piano une romance de Bruguière, et les gants d'une jeune personne; puis de chaque côté un portrait, celui d'un homme jeune encore, d'une physionomie ouverte, et pour pendant une mère de famille qui souriait à un enfant nouveauné. C'était le maître du logis et son épouse; je fus prêt à croire que je m'étais trompé de porte.

Le domestique revint, il me fit entrer dans un cabinet d'un style noble et sévère, des livres, des bronzes, une sphère, et devant cette sphère un jeune enfant suivant du doigt les États de l'Europe ; son grand-père achevait de lui donner sa leçon de chaque jour.

Je fus reçus très-poliment, on m'offrit un siège, je ne savais comment m'y prendre pour commencer.

« Monsieur, me dit l'homme, en jetant un regard sur sa montre, je ne m'appartiens pas aujourd'hui ; aurai-je l'honneur de savoir ce qui me vaut votre visite?

— Je venais. Monsieur, vous demander une grâce, que vous ne me refuserez pas.

194 l'ane mort.

— Une grâce, Monsieur, je serais heureux de pouvoir en accorder une; on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain : c^est demander grâce au rocher qui tombe.

— En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux.

— Malheureux comme le rocher. J'avais de mon côté mon bon droit, le seul droit légitime qui n'eût pas été nié un seul instant dans notre époque.

— - Vous avez raison, une légitimité inviolable I Monsieur, en bonne histoire, il faut remonter jusqu'à vous pour la démontrer.

-= Une légitimité inouïe. Monsieur, une légitimité qui depuis le chancelier Maupeou n'a pas reculé d'un pas. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a fait; mon droit est toujours resté à sa place, sans faire un pas ni en avant ni en arrière. Sous ce droit la royauté a courbé la tête, puis le peuple, puis l'Empire; tout a passé sous le joug; moi seul je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que les lois, dont je suis la suprême sanction; les lois ont changé mille fois, moi seul je n'ai pas changé une seule, j'ai été immuable comme le destin, et fort comme le devoir, et je suis sorti de tant d'épreuves avec le cœur pur et la conscience de ma vertu. Mais, encore une fois,

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le temps nous presse, oserais-je vous demander ce que vous exigez de moi ?

— J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait tout entier; je viens vous demander de m'en céder un à qui je tiens beaucoup.

— Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne ?

— Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un tronc et une tête; c'est ce corps et cette tête que je voudrais vous acheter à tout prix.

— Si ce n'est que cela. Monsieur, le marché sera bientôt fait. » Et de nouveau interrogeant l'heure : « Avant tout, me dit-il, permettez-moi de donner quelques ordres indispensables. »

Il sonna rapidement , et à ses ordres deux hommes arrivèrent. « Tenez-vous prêts à une heure, leur dit-il, soyez habillés décemment : il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons lui montrer trop d'égards. » Cela dit, les deux hommes se retirèrent; au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille était une grande personne fraîche et belle, qui l'embrassa en souriant, en lui disant à revoir ! « Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme. Puis, se rapprochant, et à voix

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basse : « Si la condamnée a de beaux cheveux noirs, je te prie de me les mettre de côté pour me faire un tour. »

L'homme se retourna de mon côté : « Les cheveux sont-ils dans notre marché? dit-il. — Tout en est, répondis-je, le tronc, la tête, les cheveux, tout, jusqu'au son imbibé de sang. »

Il embrassa sa femme en lui disant: « Ce sera pour une autre fois. »

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