CHAPITRE XXVIII
A quoi bon?
(Maliîbranche.)
ENDANT que tout Paris se portait à FHôtel de Ville, je regagnai le haut de la rue d^Enfer ; je m'enfonçai pour la dernière fois dans ce quartier perdu où Ton dirait que l'humanité parisienne a placé Pentrepôt de toutes les infamies et de toutes les misères : je repassai devant les Capucins, devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant la riante maison du jeune charpentier; il n'était pas chez lui, ni lui ni sa fiancée; ils étaient allés voir tous deux l'effet de la machine. On voyait encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec laquelle on avait teint l'échafaud. Je passai
198 l'ane mort.
devant la Salpêtrière ; le jeune enfant et sa mère étaient occupés à tresser encore une corde, comme s'ils eussent compris qu^il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper. A la barrière je retrouvai le mendiant qui faisait le héros ; le petit Savoyard m^appela encore mon général. A la barrière un majordome, à Pair important, arrivait dans une lourde voiture, et je reconnus mon Italien. Je rencontrai ainsi presque tous les héros de mon livre; leur vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus, voilà tout ; et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu mes dernières illusions de jeune homme. Pour dernière promenade, j'allais attendre à Clamart la livraison de mon marché du matin.
Il était deux heures; le soleil marchait lentement et je suivais l'ombre des peupliers de la grande route, lorsqu'au milieu d'une verte prairie j'aperçus une grande quantité de linge blanc étendu en plein air, sur des cordes attachées à des arbres ; quelques femmes à genoux, sur les bords d'un ruisseau voisin, faisaient retenir l'écho sous les coups multipliés de leurs battoirs; je me rappelai alors que je n'avais pas de linceul, je résolus d'en avoir un à tout prix. Je descendis dans la prairie ; elle appartenait justement à ma petite Jenny, et je la retrouvai elle-même assise sur une botte de foin
destinée à son cheval, surveillant à la fois le linge étendu et le linge qui était au lavoir, du reste toujours folle et bonne, et de plus, enceinte de huit mois.
« Vous êtes bien triste ! me dit-elle, après le premier bonjour. — Tu trouves, Jenny ! c^est que j'ai besoin de toi ; il me faut à Finstant même un grand linge pour ensevelir une pauvre fille qui se meurt.
— Elle se meurt ! reprit Jenny ; il y a peut-être encore de Tespoir; j^ai vu revenir de très-loin bien des jeunes filles que Ton croyait mortes, et qui se portent aussi bien que vous et moi.
— Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir ! A coup sûr l'infortunée sera morte à quatre heures ! Hâtetoi donc, le temps presse ; donne-moi de quoi l'ensevelir. »
Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me montra mon linge : « Ce n'est pas cela, lui dis-je, il me faut quelque chose de plus fin ; une chemise çie femme par exemple : tu diras que tu l'as perdue, qu'on te l'a volée; Jenny, tu diras tout ce que tu voudras, mais il me la faut. »
Ma bonne Jenny ne se le fit pas dire deux fois ; elle me fit traverser tout son linge, et je ne trouvais rien qui fût à la taille d'Henriette; tantôt il y avait trop d'ampleur, tantôt c'était l'excès con-
traire; quelquefois le nom de la propriétaire m'arrêtait tout court; je voulais qu'à défaut de terre consacrée, elle eût au moins un chaste linceul. Jenny me suivait toujours, sans rien comprendre à mon humeur,
A la fin, suspendu aux branches d"'un amandier de la prairie, et déjà tout couvert de la fleur purpurine, je découvris le plus joli linceul qui se pût imaginer. C'était une belle toile de batiste blanche et souple comme du satin, ornée en bas d'une légère broderie , et tellement animée par le zéphir printanier que vous eussiez dit parfois qu'il y avait un corps de seize ans sous ce fin tissu : « Voilà ce que je cherche, dis-je à Jenny ; voilà ce qu'il me faut; donne-le-moi, et je suis content. »
Jenny hésitait. C'était ce qu'elle avait de mieux parmi ses pratiques ; mais j'avais l'air si satisfait de ma rencontre qu'elle ne s'opposa pas plus longtemps à mes vœux. J'enveloppai avec soin mon linceul, et je partais, lorsque, revenant sur mes pas :
« Ce n'est pas tout, dis-je à Jenny, il me faut encore quelque chose, un linceul plus petit, une espèce de sac...
— C'est donc pour une femme en couche? « me dit Jenny.
Je reculai épouvanté, comme si elle eût eu mon
secret : « Une femme en couche ! qui te Ta dit, Jenny?
— Oui, reprit-elle, un linceul pour la mère, un linceul pour Penfant. » Et, jetant un regard sur sa taille rebondie, elle ajouta : « C^est une bien triste mort !
— Hélas ! oui, ma chère Jenny, une bien triste mort : on devrait ne pas tuer une femme qui vient d'accoucher !
— Ou du moins, reprit Jenny, Penfant ne devrait pas mourir. »
J'ajoutai à mon premier linceul une taie d'oreiller à moi, sur laquelle ma tête avait si souvent, si délicieusement reposé.