‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 10 sur 115 · I.C Beij^ir et U Koi, X. x · texte numérisé non relu

I.C Beij^ir et U Koi, X. x

52 l'œuvkk dk la io.ntaixk

sommeil (et l'on sait quel prix le « somme » av.Tit pour La Fontaine), est une vraie œuvre d'art, mais d'un art naturel, qui ne trahit jamais l'effort. Quelques-unes sont semées de vers charmants, qui ont dû coûter quelque peine ; tout y semble pourtant couler de source.

Les lettres écrites à ses parents ne sont pas les plus intéressantes au point de vue littéraire; mais il est indispensable de les lire si l'on veut rectifiei- les idées erronées ou tout au moins exagérées qui ont cours sur La Fontaine homme privé. C'est ainsi que sa correspondance s'ouvre par plusieurs lettres d'affaires à son oncle, M. Jannart. La Fontaine est jeune encore, et tient sans doute à bien établir sa situation de fortune avant de « manger son bien avec son revenu ». C'est longtemps après qu'il aura droit d'écrire à Racine : « Mes affaires m'occupent autant qu'elles en sont dignes, c'est-à-dire nullement. » Mais enfin il n'a pas toujours été si détaché de tout. De même, il n'a pas toujours été le mari que peint la légende. On a toute une collection de lettres adressées par lui à sa femme pendant un voyage de'^Paris au Limousin. Il est vrai que le ton de ces lettres est parfois étrange; mais cela même nous aiderait à deviner le caractère de la personne à qui elles sont écrites, si La Fontaine ne se chargeait de nous éclairer lui-même : « Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage, et hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent. » Somme toute, on a meilleure opinion de lui que de sa femme. II est

i;n Diiioits i)i;s iaiii.ks 53

«'•picuiicn; mais il oublie jusqu'il l'heure du dîner dans la lecture de Tite-Live, et il prolonge souvent ses lettres jusqu'à minuit, alors qu'il doit se remettre en route de boji malin. îl ne veut point savoir eomljicn d'enfants ont ses pai-ents, les Pidoux de Châtellerault, son humeur, il nous en avertit, n'étant nullement de s'arrêter à ce petit peuple; mais ce môme homme, en visitant le château d'Amboise, s'attendrit à la seule vue du cachot où Fouquet a été emprisonné. Que manque-t-il donc à ce caractère séduisant? Une assiette un peu plus ferme. Mais s'il l'avait eue, serait-il encore La Fontaine? Ce que nous aimons en lui précisément, c'est cette humeur indépendante, et c'est elle qui fit de lui un si médiocre époux et père. Dans une lettre au prince de Conti, où il lui annonce l'annulation du mariage de M'i® de la Force avec le fils du président Brion, il glisse cette confidence inutile, mais bien plaisante :

Pleurez, habitants d'Amathonte :

La Force, non sans quelque honte.

A vu rompie les doux liens Qui lui promettaient de grands biens.

Doux liens? ma foi non, beau sire :

Sur ce sujet c'est assez rire.

Je soutiens et dis hautement Que l'hyraen est bon seulement Pour les gens de certaines classes

Alors, la noblesse, l'esprit, la douceur, la grâce, « joints au bien », suffisent, pourvu que chacun des époux garde son indépendance; mais, dans toute autre union, il faut (f plus » à La l'oiitaine.

54 l'œuvre de la fontaine

Et quoi? De l'argent sans affaire; Ne me voir autre chose à taire, Depuis le matin jusqu'au soir, Que de suivre en tout mon vouloir; Femme, de plus, assez prudente Pour me servir de confidente.

Et quand j'aurais tout à mon choix.

J'y songerais encor deux fois.

Plus rares, les lettres que La Fontaine écrit à ses amis ont aussi plus d'abandon. Combien elles seraient précieuses, si elles étaient un dialogue suivi entre La Fontaine et ses amis illustres ! Mais on n'a qu'une lettre de lui h Racine ; aucune lettre à Molière, ce qu'explique la mort prématurée du grand comique ; aucune à Boileau. En revanche, plusieurs lettres à l'ami intime entre tous, au chanoine Maucroix : la première en date est une relation détaillée de la fête donnée k Vaux en 1661 ; la dernière est aussi la dernière que La Fontaine ait écrite; quelques jours après, il mourait, et son ami lui rendait ce témoignage : « C'était l'àme la plus vraie et la plus candide que j'aie jamais connue. » Ajoutons : c'était Vami par excellence. Dans une de ses lettres, il en fait l'aveu : « Pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle. » C'est bien ainsi qu'il faut aimer.

Mais les plus brillantes parmi ces lettres, celles qui nous en apprennent le plus sur son caractère, sont celles qu'il adresse aux grands seigneurs et aivK grandes dames dont il accepte l'amitié protectrice en poète qui sent que l'honneur n'est pas seulement pour lui, non en courtisan qui se prosterne. Elles sont,

KN ni'liorts DI'S KABLKS 55

a Ires l)i('n dit M. Taiiie, « le chcr-d'œuvic de la oalaiitrric rcsprcluciise ou dt> la tendresse délicate. Il flatte et il amuse, il caresse et il touche, il est naturel et il est mesuré. » Il donne avec aisance son avis sur les événements de la vie mondaine et de la guerre, sur les changements de ministres, sur les affaires politiques et religieuses. Parfois, cela va sans dire, il juge un peu à la légère ce qu'il entend mal. Bien curieuse à cet égard est la lettre qu'il a écrite au prince de Conti, en 1689. Il y touche à tout en véritable enfant terrible, sans s'arrêter «à aucun arrangement, non plus que faisait Montagne ». C'est d'abord la campagne du Rhin, à laquelle Conti prend part: occasion naturelle de quelques compliments délicats. De l'éloge du prince sort l'éloge delà princesse, nouvellement épousée; puis, sans transition, le poète passe « d'une princesse extrêmement vive à un pape qui va mourir ».

Pour nouvelles de l'Italie,

Le Pape empire tous les jours.

Expliquez, Seigneur, ce discours

Du côté de la maladie;

Car aucun Saint-Père autrement

Ne doit empirer nullement.

Celui-ci véritablement

N'est envers nous ni saint, ni père :

Nos soins, de l'erreur triomphants,

Ne font qu'augmenter sa colère

Contre l'aîné de ses enfants.

Qu'est-ce à dire ? et pourquoi La Fontaine n'est-il pas loin de traiter ce pape d'hérétique ? C'est qu'Innocent XI avait désapprouvé les rigueurs de Louis XIV

56 ' l.'<KUVIll-: DE T. A FONTAINK

contre les protestants. Loithocloxe La Fontaine s'en étonne. Nous voici maintenant transportés d'Italie en Angleterre, devant la Chambre des communes, puis sous les murs de Londonderry, dont Jacques II. chassé de sa capitale, presse mollement le siège.

Loadondery s'en va se rendre,

Voilà ce qu'on me vient d'apprendre :

Mais dans deux jours je m'attends bien

Qu'un bruit viendra qu'il n'en est rien.

J'ai même encor certain scrupule :

Ce siège est-il un siège, ou non ?

Il ressemble à l'Ascension,

Qui n'avance ni ne recule.

Jacque aura monté sa pendule

Plus d'une fois avant qu il ail

Tous ces rebelles à souhait...

A la clémence de leur maitre

Ils se devraient abandonner.

Et puis, allez-moi pardonner

A cette maudite canaille.

Les gens trop bons et trop dévots

Ne font bien souvent rien qui vaille.

Faut-il qu'un prince ait ces défauts?

Ainsi Jacques II est trop catholique pour un roi d'Angleterre, et Innocent XI ne l'est pas assez pour un pape. Ce qui est plaisant, c'est que, deux ans auparavant, La Fontaine écrivait à la duchesse de Bouillon, sur le même Jaccjups II :

Il gouverne son Etat En habile potentat.

Cela précisément à la veille de la révolution de 1688. M"^^ de Bouillon, à la suite du procès des poisons, où elle hlessa les magistrats par son arrogance, aAait

i;n DiiiiOHS i)i:s rAULiis

(lu i(>j<>iiuli(' en Angleterre sa sœur, la duchossc (le Mazarin, ([ui elle-nu^me aimait fort La Foufainc. Une série de lettres, non des moins piquantes, nous montrent La Fontaine en relations avec l'Angleterre, où séjournent momentanément quelques-uns de ses amis, où hal)itent à demeure l'épicurien Saint-Eviemond (un peu malgré lui) (>t le poète Waller. Un moment, on voulut ïnire passer le détroit à La Fontaine. Il estimait les Anglais, ([ui « pensent profondément^ ». Chose curieuse, c'est en France alors que l'on était rigoriste ; on voulait « de plus sévères moralistes » qu'un La Fontaine. Anacréon doit se taire devant les hommes de Port-Royal, persécutés, mais, au fond, vainqueurs. Ces hommes, parmi lesquels il compte beaucoup d'amis, La Fontaine les juge « bons disputeurs », mais leurs leçons lui « semblent un peu tristes' ». A ces leçons il en opposait d'autres, moins relâchées qu'on ne pourrait croire. Saint-Evremond, qui est, lui, un pur épicurien, avait cru pouvoir définir ainsi son confrère en épicurisme : « Après avoir parlé de votre esprit, il faut dire un mot de votre inoraîe :^-^^

S'accommoder aux ordres du destiu,

Aux plus heureux ne porter point d'envie. "Ij's.- *^ ' iJe ce taux air d'esprit que prend un libertin*,- ' Connaître, avec le temps, comme nous, la folie, ^ tT\^

Et dans les vers, jeu, musique et bon \àu \ " "^

Entretenir son innocente vie,

C est le moyen d'en reculer la lin. »

La réponse de La Fontaine donne à cette définitiitn

1. Fable xxiii flu livr<: XII : le Itc- :!. Ou sail (|uc Ubcrlin, diins h\ luii-

nard anglais, à Milady Harvcy. j;iu; de ce lemps, signifiait incru-

t. Lcttri: a M""" de Bouillon, no- dule. vcmbri^ ItlS".

58 l'œuvhk dk la fontaine

insuffisante une ampleur et un accent nouveaux : car la morale qu'il y expose est bien encore celle de l'épicurisme, mais d'un épicurisme anobli par l'amitié, par les conversations intelligentes, par les hautes pensées.

11 y aurait de ralFectation à oublier ici les Contes, comme il y aurait de l'imprudence à y insister. Deux remarques ne seront pas déplacées. La Fontaine n'est jamais grossièrement vulgaire dans l'immoralité : il n'a pas de parti pris cherché à exciter une curiosité basse. En imitant les vieux conteurs, il savait faire œuvre gauloise sans doute, mais il croyait faire œuvre littéraire encore. Aussi n'a-t-il pas sacrifié la forme au fond, dont la forme sauverait le caractère risqué, s'il pouvait être sauvé. Comme Régnier, il eut dit volontiers :

La verve quelquefois s'égaye en la licence.

Comme lui, il aimait la négligence nonchalante, la négligence, à son gré « si requise ». Mais, à travers tout, il reste l'écrivain français, fin et vif entre tous.

Contons, mais contons bien : c'est le point principal.

D'autre part, La Fontaine, avec une ingénuité qu'il convient de ne pas exagérer, mais qui est bien le fond de cette âme presque enfantine ii^arfois, ne s'est jamais rendu entièrement compte de hT'pm'tée de son

i:n DKHoits ni:s iAm,i:s 59

œuvre. S'il en avait eu pleine conscience, il ne serait pas revenu si souvent à ce point délicat, il ne se serait j)as complu à répéter :

Ce sont choses indiffércutes ; Je n'y vois rien de périlleux ;

il ne se serait pas étonné de l'émoi causé par « dix ou douze contes bleus », et ne se serait pas écrié, avec un sans-facon qui serait étrange, s'il n'était à ce point naturel :

Voyez un peu la belle affaire !

Non, La Fontaine, (c entêté » de Boccace et de Marot, a été l'héritier plus ou moins inconscient des trouvères du moyen âge et des nouvellistes du xvi® siècle ; plus ou moins naïvement, il s'est étonné qu'on censurât en son temps ce qu'en d'autres on trouvait si naturel et si plaisanta II remarque même, dans une de ses Préfaces, non sans malice, que le charme de certains romans est plus dangereux : « S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes : elle passe légèrement; je craindrais plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus modestes sont très capables de nous plonger. »

Ces Préfaces ne sont pas elles-mêmes sans intérêt quand on les rapproche de celle des Fables. Il n'y loue

1. Au témoignage de Pouget, son édition nouvelle pour en distribuer

confesseur, il ne pouvait, même après le produit aux pauvres. N'avait-il pas

sa conversion, s'imaginer que ces songé, naguère, à on dédier un au

Contes fussent un ouvrage si pcrni- grand Arnauld? cieux, et il projeljiiU^l'en faire une

(ÎO 1,'ŒUVRK de la FONTAINK

pas seulement les grâces du vieux langage; il sait quelles sont les grâces du sien : brièveté, clarté, si « recommandable en tous les ouvrages de l'esprit » ; liberté des vers irréguliers, cette forme « la plus naturelle et par consétjuent la meilleure » de la poésie ; liberté poui" le poète qui imite de changer « les incidents et les circonstances, quelquefois le principal événement » , comme l'ont fait tous les poètes anciens ; surtout agrément indéfinissable, car, si le but suprême est de plaire, « le secret de plaire ne consiste pas toujours en l'ajustement ni même en la régularité ; il faut du piquant et de l'agréable, si l'on veut toucher. »

A de certains moments on sent que « l'agréable » ne suffit pas au poète, et qu'il aspire à s'élever plus haut. Le conte du Fleuve Scamandrc évoque en lui l'idée de Troie, et le voilà tout aussitôt qui rêve de Troie ruinée.

J'ai lu qu'un orateur estimé daus la Grèce,

Des beaux-arts autrefois souveraine maîtresse,

Bauui de sou pays, voulut voir le séjour

Où subsistaient encor les ruines de Troie;

Cimon, son camarade, eut sa part de la joie.

Du débris d'Ilion s était construit un bourg

Noble par ses malheurs : là, Priam et sa cour

N'étaient jjlus que des noms dont le temps fait sa proie.

Ilion, ton nom seul a des charmes pour moi;

Lieu fécond en sujets propres à notre emploi.

Ne verrai-je jamais rien de toi, ni la place

De ces murs élevés et détruits par des dieu.v.

Ni ces champs où couraient la Fureur et l'Audace.

Ni des temps fabuleux enfui la moindre trace

Qui put me présenter l'iiuage de ces lieux?

l..\ DI.IIOIIS DIS I Ai!i.i;s 61

Il V a de r:ic(reut et c[U('l([iie grandeur dans relie (iedieace du conte de Bcfjj/u'^o/'ii la Chanipniesh'.

Do VDli'c Lioiii j orne le froulispico

Dos (loi'iiioi's vors (jue m;i imise a polis.

Puisso lo tout, ô charmanto Pliilis,

Allor si loin quo notro lus francliisso

La nuit dos tonij)» ! nous la saui-ous iloiuplor,

Moi par ôcriro, ot vous par rccitor.

Nos noms unis porcorout l'ombro iioii'o ;

Vous régnoroz longtemps dans la niôuioii'o

Après avoir régné jusques ici

Dans les esprits, dans les cœurs inùmo aussi.

Qui no connaît lininiitable actrice

Représentant ou Phèdre ou Bérénice,

Chimène en pleurs, ou Camille en fureur?

Est-il quelqu'un que votre voi.x n'enchante?

S'en trouve-t-il une autre aussi touchante,

Une autre enhn allant si droit au cœur?

Mais ces vers sont rares. Ce qui domine, c'est bien le « piquant » sous toutes ses tornies, même sous la forme ingénue. Le conte des Açea.r indiscrets aboutit il une leçon un peu inattendue :

Le nom d'hymen veut être respecté.

Veut do la foi, veut de l'honnêteté!

On sourit. Est-ce bien à La Fontaine qu il appartient de toiinuler en ces termes une pareille moialité.' ^lais prenons-y garde : il ne Ta pas dit lui-même sans un sourire, elle voici (|ui conclut pai' un plaisant retour sur son passé conjugal :

Je donne ici de beaux conseils, sans doute : Les ai-jo pris poui- moi-même? Hélas! non.

lia voulu plaiie, et il a plu, persuadé que le prin-

62 l'œuvre de la fontaine

cipal point est « d'attacher le lecteur, de le réjouir, d'attirer malgré lui son attention, de lui plaire enfin ». Mais il est permis, sans étroit rigorisme, de s'en tenir à la définition plus large qu'il a donnée ailleurs de son art :

Eu ces sortes de feinte il faut instruire et plaire, Et conter pour conter me semble peu d'affaire.

Si l'étude des œuvres diverses de La Fontaine n'offrait qu'un intérêt de curiosité, mériterait-elle plus qu'un regard curieux, jeté en passant? Mais La Fontaine est le plus vraiment et, pour ainsi dire, le plus richement français de nos poètes. Il semble un plus complet exemplaire du génie français que Molière lui-même : caria verve de Molière nous laisse parfois un arrière-goùt d'amertume et rarement s'attendrit : il arrache le rire, provoque la réflexion, mais n'éveille pas le rêve. La Fontaine rit juste assez pour nous mettre l'âme en joie sans l'accabler d'une gaieté trop bruyante ou trop satirique ; il rêve juste assez pour nous enlever aux réalités basses sans nous faire perdre de vue les réalités saines.

Il faut bien que nos Français se soient reconnus en lui, pour qu'ils lui aient tant pardonné. Mais estce bien de pardon qu'il peut être question quand on parle de La Fontaine? Ses « erreurs » morales, ses erreurs littéraires, tout de lui a été vite compris, excusé, oublié ici, admiré là. Notez que ses erreurs

Page 1