POLYMNIE
Oui, Sire, nous pouvons vous en parler chacune.
APOLLON
Si ma prière n'est aux Muses importune. Devant moi tour à tour chantez cette beauté ;
source de l'Ht'licon (Acanthe qu'il v a rencontré est donc un poète), va demander aux Muscs de la célébrer chacune à leur tour. Dans son Petit traité de versification française, Th. de Banville loue avec enthousiasme la souplesse et la variété de l'art du poète : « Recommencer neuf fois le même récit! Est-il possible d'imaginer un problème littéraire jilus audacieux, plus eilroyable à résoudre ?
Et quel autre que La Fontaine eût osé le rêver? Il est tout entier dans une pareille conception. Eh bien, ce chef-d'œuvre accompli avec un l)onheur et une science dignes de l'entreprise, ce rare diamant aux facettes étincelantes, c'est Clymcne. » Cette comédie, ajoute-t-il, est « de celles qui sont faites pour être jouées devant un parterre de princes et de jjoètes, dans un décor de verdure
fleurie, avec une rampe de lucioles et d'étoiles, autour de laquelle voltige le chœur aérien des fées dans les blancs rayons de la lune ». C'est avouer que cette fantaisie, moins shakspearienne, d'ailleurs, qu'il ne la fait, n'a rien de commun avec le théâtre véritable.
1. Du tout n'a pas encore le sens de notre locution pas du tout, mais celui de tout à fait. En effet, Terpsichore, Euterpe et Polymnie, Muses de la danse, de la musique, de la rhétorique, ont des emplois, non pas vulgaires, mais moins relevés que celui d'Uranic, la Muse do l'astronomie. Melpomène et Thalie, Mi><rcs de la tragédie et de la comédie, dialogueront ensuite ; puis Clio, Muse de l'histoire, et Calliope, Muse de l'éloquence et de la poésie héro'i'que, prendront la parole.
LE THKATRK 307
Mais sur de nouveaux tons, car je suis dégoûté. Que chacune pourtant suive son caractère.
Sire, nous nous savons toutes neuf contrefaire : Pour si peu laissez-nous libres sur ce point-là.
APOLLON
Commencez donc, Euterpe, ainsi qu'il vous plaira.
EUTERPE
Que ma compagne m'aide, et puis en dialogue Nous vous ferons entendre une espèce d'églogue.
APOLLON
Terpsichore, aidez-la; mais surtout évitez Les traits que tant de fois l'églogue a répétés^; Il me faut du nouveau, n'en fût-il point au monde ^.
TERPSICHORE
Je m'en vais commencer; qu'Euterpe me réponde.
Quand le soleil a fait le tour de l'univers,
Ce n'est point d'avoir vu cent chefs-d'œuvre divers,
Ni d'en avoir produit, qu'à Téthys^ il se vante;
Il dit : « J'ai vu Clymène, et mon âme est contente. »
EUTERPE
L'Aurore vous veut voir; Clymène, montrez-vous : Non, ne bougez du lit; le repos est trop doux : Tantôt vous paraîtrez vous-même une autre Aurore ; Mais ne vous pressez point, dormez, dormez encore
1. Sans cloute, ces u sottises cham- savent qu'il est dans Clymène?) a pu pètres », qui ne plaisaient pas da- servir de devise à ceux qui cherchent vantago à Boilcau. Voyez, couiniont la nouveauté, même au risque de cehii-ci définit IV^glngue an d('l)ut du tomber dans Tétrangeté.
S(^cond cliant de V Art poétique. 3. A Téthys, la déesse marine, lors-
2. On a vu qu'Apollon est « dé- qu'à son couchant il se plonge, comme goûté )); mais ce vers devenu pro- on le disait, dans les eaux de verbe et pris isolément (combien l'Océan.
308 ŒUVRES DIVEnSES DE LA FOXTAIXE
TERPSICHORE
Vénus depuis longtemps est de mauvaise humeur : Clymène lui fait ombre; et Vénus, ayant peur D'être mise au-dessous d'une beauté mortelle, Disait hier à son fils : « Mais la croit-on si belle? — Hé oui, oui, dit l'Amour, je vous la veux montrer. »
APOLLON
Vous sortez de l'églogue*.
EUTERPE
Il nous y faut rentrer
Ne vous semble-t-il pas que nos bois reverdissent, Depuis que nous chantons un si charmant objet?
TERPSICHORE
Oiseaux, hommes et dieux, que tous chantres choisissent Désormais, en leurs sons, Clymène pour sujet!
EUTERPE
Pour elle le printemps s'est habillé de roses.
TERPSICHORE
Pour elle les zéphyrs en parfument les airs.
EUTERPE
Et les oiseaux pour elle y joignent leurs concerts. Régnez, belle, régnez sur tant d'aimables choses^.
APOLLON
Clio, divertissez un peu la compagnie.
1. Apollon est classique, et sait, peu ironique et sceptique. Nous ne comme Boileau, que les genres ont citerons rien de ce long dialogue, un leurs limites. peu monotone, au jugement d'ApoI-
2. Melpomùne et Thalie servent Ion qui prie les Muses do changer de ensuite d'interprètes aux plaintes du ton :
langoureux Acanthe et aux ripostes voilà du pathétique assez pour le présent ;
de Clymène, une femme de tète, un Sur le même sujet donucz-nous du plaisant.
LK TIIEATHK
Sire, me voilà prête.
CLIO
APOLLON
II me prend une envie De goûter de ce genre où Marot excellait*.
CLIO
Eh bien, Sire, il vous faut donner un triolet^.
APOLLON
C'est trop; vous nous deviez^ proposer un distique. Au reste, n'allez pas chercher ce style antique Dont à peine les mots s'entendent aujourd'hui : Montez jusqu'à Marot, et point par delà lui ; Même son tour suffit.
CLIO
J'entends : il reste, Sire, Que Votre Majesté seulement daigne dire Ce qu'il lui plaît, ballade, épigramme, ou rondeau. J'aime fort les dizains^.
1. On a déjà vu combien La Fontaine aimait ce « maître Clément i> qui fut une des lectures favorites de sa jeunesse. Parmi les premières poésies il en est qui remontent, pour la langue, jusqu'à Marot, sinon n par delà lui «. Il aime le vieux langage français, mais son goût ne va pas jusqu'à la superstition.
2. Couplet de huit vers, dont le premier se répète après le troisième et le premier et le second après le sixième. Précisément, Boileau loue, au premier chant de l'Art poétique, les triolets et les ballades de Marot.