ÉPITRE A M. DE NIERT SUR L OPERA
Niert, qui, pour chai'mer le plus juste des rois,
Inventas le bel art de conduire la voix.
Et dont le goût sublime à la grande justesse
Ajouta l'agrément et la délicatesse;
Toi qui sais mieux qu'aucun le succès que jadis 5
Les pièces de musique eurent dedans Pai'is,
Que dis-tu de l'ardeur dont la cour échaufl'ée
Frondait en ce temps-là les grands concerts d'Orphée,
Les passages d'Atto et de Léonora,
Et du déchaînement qu'on a pour l'opéra? 10
1. « M. de Niert, qu'on nommait aussi dans le monde de Niel, était fils d'un marchand de Buyonue, qui, se trouvant jurât ou maire de cette ville sous Cliarles IX, refusa d'exécuter les ordres atroces donnés au nom du roi pour le massacre de la Saint-Barthélémy. Après la mort de son père, M. de Niert, étant sans fortune, vint à Paris pour être musicien de M. le duc d'Epernon. Il s'atlaclia ensuite au duc de Créquy, et alla avec lui à Uome. C'est alors que M. de Niert prit chez les Italiens une manière de clianter qu'il combina avec celle qui était en usage en France. A son retour, il charma toute la cour, et lit une révolution dans la musique. Louis XIII, qui, comme on sait, fut surnommé le Juste, le prit à son service... Après la mort de Louis XIII, non seulement Louis XIV nomma de Niert son premier valet de cliambre, mais il donna la survivance de sa charge à son fils. »
(WalcIvENAer). Né en 1597, il ne mourut qu'en 1682. Son fils était en relations avec M. de la Sablière.
8. Orfeo e Euridice, opéra de Rossi (1647). Voyez, au t. IV de notre Corneille, p. 380-384 : Les pièces à grand spectacle et le théâtre français.
9. Despassages, des roulades comme dans le Savetier et le Financier, VIII, 8. Le Dictionnaire de l'Académie définit passage u ornement qu'on ajoute à un trait de chant ». — Atto et Léonora étaient un chanteur et une cantatrice que Mazarin avait fait venir d'Italie.
— (i Dans le recueil do 1713 ut dans Sallier on lit :
Les longs passiiges d'Atto et de Léonora ;
mais alors le vers a treize syllabea, » (Walckun.\er). — Non, car dans la prononciation italienne la dernière syllabe d'Atto s'élide et on lit Atte. Ce texte valait mieux que celui-ci, qui est déparé par un hiatus.
Des machines d'abord le surprenant spectacle Eblouit le bourgeois, et fît crier miracle : Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus ; Il aima mieux le Cul, Horace, Héraclius. Aussi de ces objets l'âme n'est point émue, Et même rarement ils contentent la vue. Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le promets : Souvent au plus beau char le contrepoids résiste; Un dieu pend à la corde, et crie au machiniste; Un reste de forêt demeure dans la mer, Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.
« Quand le théâtre seul ne réussirait guère, La comédie, au moins, me diras-tu, doit plaire : Les ballets, les concerts, se peut-il rien de mieux Pour contenter l'esprit et réveiller les yeux? »
12. Lo boa Cliappuzcau, par oxcniplo, dans son Théâtre français (tOT't), admire les machines, mais s'avise bientôt que ces beaux spectacles ne sont que pour les veux et les oreilles, ue touchent pas le fond de l'âme. Saiut-Evremond est plus catégorique : « Une sottise cliargée de musique, de danses, de décorations, est une sottise magnifique, mais toujours sottise. Si vous voulez savoir ce que c'est qu'un opéra, je vous dirai que c'est un travail bizarre de poésie et de musique, où le poète et le musicien, également gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la peine à l'aire un luécliant ouvrage... Les macliines pourront satisfaire la curiosité des gens ingénieux pour des inventions de malliématiques; mais elles ne plairont guère au lliéàlre à des personnes de bon goût. Plus elles surprennent, ])lus elles divertissent l'esprit de sou attention au discours... » (Uisscrtalioii sur les useras. — Lettre àBuckinj^hain.)
14. Observez que les trois pièces citées sont de Corneille. Lu Bruyère, au contraire, dans un long et curieux passage du ch. des Ouvra'^es de l'esprit, songe à Racine. « Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements aux Bérénices. «
15. « L'opéra est un spectacle aussi bizarre que magnifique, où les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit.ii (VoLTAiHi;, Préface d' Œdipe.}
20. J'ai vu Mard descundre en cadence ; J'ai vu des vols prompts et subtils ; J'ai vu la Justice eu balauce, Et q^ui ue tenait iiu'a deux fils ;
J'ai vu le Maitre du tomierre, Attentif au coup de oiftlet, Pour lancer ses feux sur la terre, Attendre l'ordre d'uu valet.
(P.\..\.\.VKL), le Départ de l'Opéra- Cvniiqac, 1733.)
23. Le théâtre, c'est-à-dire le spectacle, la mise en scène, opposée à la comédie, c'est-à-dire au sujet mis en vers et eu musique.
Ces beautés, néanmoins, toutes trois séparées,
Si tu veux l'avouer, seraient mieux savourées.
Des genres si divers le magnifique appas
Aux règles de chaque art ne s'accommode pas. .'îo
Il ne faut pas, suivant les préceptes d'Horace,
Qu'un grand nombre d'acteurs le théâtre embarrasse ;
Qu'en sa machine un dieu vienne tout ajuster.
Le bon comédien ne doit jamais chanter :
Le ballet fut toujours une action muette. 3.5
La voix veut le téorbe, et non pas la trompette;
Et la viole, propre aux plus tendres amours,
N'a jamais jusqu'ici pu se joindre aux tambours.
Mais, en cas de vertus, Louis, qui, par pratique.
Sait que, pour en avoir une seule héroïque, 40
Il faut en avoir mille, et toutes à la fois.
Veut voir si, comme il est le plus puissant des rois.
Enjoignant, comme il fait, mille plaisirs de même,
Il peut en avoir un dans le degré suprême.
31. Voyez VEpître atix Pisons , cert de musique » de M. Jourdain :
V. 191 et 192. Horace, fidèle aux tra- mais M. Jourdain demande qu'on y
ditions grecques, n'admet que trois joigne une trompette marine. Le goût
acteurs. Il interdit aussi les trop fré- de La Fontaine est différent, quentes et banales interventions des 37. La viole est un instrument aux
dieux, qui viennent n tout ajuster » au cordes inégales, beaucoup plus grand
dénouement : qu'un violon, et dont on jouait au
X^ec deua inlersit, niai diynus rindice nodits moyeu d'un archet. « Los anciennes
Incident, neu qitarta loqui pereona laboret. violes, qui étaient, dit Walckenaër, à
36. u Le téorbe est une sorte de six cordes d'acier ou de laiton, se
lutli à deux manches, dont le second, nommaient, on le sait, violes d'a-
qui est plus long que le premier, sou- niour. »
tient les deux dernières cordes, qui 4i. Tout ce passage est pénible et
rendent le son plus grave. On se ser- assez peu net. La Fontaine va expli-
vait souvent de cet instrument sous quer que le goût très vif du roi pour
Louis XIV pour accompagner la voix. 1 opéra finit par s'imposer à ses sujets.
Le Dictionnaire de l'Académie de IG'JG Sur ce goût, attesté par Saint-Simon
nous apprend qu'alors on prononçait et beaucoup de contemporains, voy'î
communément tuorbe. « (Note de l'éd. Despois, U Théâtre français sous
Marty-Laveaux.)Le maître de musique Luuis XIV, 1. V. ch. 3. La Fontaine
du Bourgeois gentilho/n/ne n'a garde constate, mais ne peut ni approuver
d'oublier cet instrument venu d'Italie ni blâmer; de là l'embarras de ses
parmi ceux qui formeront le « con- explications.
i;iMTiti-,s 80
Gomme il porte au dehors la terreur et l'amour, 45
Humain dans son armée autant que dans sa cour,
Il veut, sur le théâtre, ainsi qu'à la campagne,
La foule qui le suit, l'éclat qui l'accompagne :
Grand en tout, il veut mettre en tout de la grandeur.
La guerre fait sa joie et sa plus forte ardeur; 50
Ses divertissements ressentent tous la guerre ;
Ses concerts d'instruments ont le bruit du tonnerre.
Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats
Qu'en un jour de combat font les cris des soldats.
Les danseurs, par leur nombre, éblouissent la vue, 55
Et le ballet paraît exercice, revue.
Jeu de gladiateurs, et tel qu'au Champ de Mars,
En leurs jours de triomphe en donnaient les Césars.
Glorieux, tous les ans, de nouvelles conquêtes,
A son peuple il fait part de ses nouvelles fêtes, 60
Et son peuple, qui l'aime et suit tous ses désirs.
Se conforme à son goût, ne veut que ses plaisirs.
Ce n'est plus la saison de Raj^mon ni d'Hilaire ;
Il faut vingt clavecins, cent violons pour plaire.
On ne va plus chercher au fond de quelque bois 65
Des amoureux bergers la flûte et le hautbois.
Le téorbe charmant, qu'on ne voulait entendre
Que dans une ruelle, avec une voix tendre.
Pour suivre et soutenir par des accords touchants
De quelques airs choisis les mélodieux chants, 70
Boisset, Gaultier, Hémon, Chambonnière, la Barre,
47. A la campagne, mùmo lorsqu'il 08. La ruelle, espace laissé libre
est en campagne. entre le lit etla muraille, formait dans
6.3. M"" Raimon, alors retirée chez une chambre un petit salon particules Visitandines, et M"» Hilaire, celle- lier, où l'on causait, où l'on chantait. ci élève do Niert et belle-sœur du ce- « Qui saura comme lui, dit La Bruyère lèbre Lambert, chantaient dans les (de la Ville), chanter les fureurs do ballets du roi. Roland dans une ruelle? »
Cfi. C'est par « la (Ifito et le haut- 71. Boisset partageait avec Lulli et
bois I) que l'autour do \'Art poétique Lambert la charge de surintendant do
oaractériso la poésie pastorale, la maison du roi, — Gaultier étaitjoueur
ŒUVIiES DIVERSES DE LA FONTAINE
Tout cela seul déplaît, et n'a plus rien de i^are.
On laisse là du But, et Lambert, et Camus;
On ne veut plus qu'Alceste, ou Thésée, ou Gadmus.
Que l'on n'y trouve point de machines nouvelles, 75
Que les vers soient mauvais, que les voix soient cruelles
(De Baptiste, épuisé, les compositions
Ne sont, si vous voulez, que répétitions) :
Le Français, pour lui seul contraignant sa nature.
N'a que pour l'opéra de passion qui dure. 80
Le jours de l'Opéra, de l'un à l'autre bout,
Saint-Honoré, rempli de carrosses partout.
Voit, malgré la misère à tous états commune.
Que l'opéra tout seul fait leur bonne fortune.
Il a l'or de l'abbé, du brave, du commis; 85
La coquette s'y fait mener par ses amis ;
L'officier, le marchand, tout son rôti retranche
Pour y pouvoir porter tout son gain le dimanche ;
On ne va plus au bal, on ne va plus au Cours :
de luth; Hémon et Champion de Chambonniére, mort depuis phisieurs années, jouaient du clavecin. On a des airs composés parla Barre, qui jouait fort bien de la flûte.
73. Dubut, joueur de luth et compositeur. — Michel Lambert, chanteur et professeur fameux. — Le Camus, maître et compositeur de la chambre du roi. Tous ces maîtres oubliés de la musique française ont frayé la voie à Rameau, et c'est en faveur de la musique française, simple et toucliaute, que La Fontaine réclame ici contre les fredons et les bruyants éclats de la musique italienne.
74. Alceste ou le triomphe d'Alcidc (1G74), Thésée (1C75), Cad/nus et Jlerniioiie (1673), tragédies lyriques dues à la collaboration de Quiuuult et de Lulli.
77. Jean-Baptiste Lulli, fils d'un meunier des environs de Florence (1633-1687), qu'on appelait couram-
ment Baptiste, avait commencé par être marmiton, puis violon de la grande Mademoiselle; il avait été nommé, en 1661, surintendant de la musique du roi; son fils, a. peine né, reçut la survivance do son emploi.
C'était un bouffon sans caractère et sans moralité, qui jouit pourtant prés de Louis XIV d'une faveur inaltérable, et fut même anobli. Trois ans aup;u'avant La Fontaine avait dirigé contre lui la satire du Florentin. On voit que son ressentiment ne s'était jjas encoi'o apaisé.
82. La rue Saint-Honoré. En 1673, Lulli, qui avait obtenu le privilège de l'Académie de musique, et qui l'avait établie rue de Vaugirard, près du Luxembourg, la transporta dans la salle du Palais-Pioyal, quittée parles Comédiens Français après la mort de Molière.
89. Au Cours-la-Reine, qui était alors la promenade du beau monde.
ÉPITHES 91
Hiver, été, printemps, bref, opéra toujours; 90
Et quiconque n'en chante, ou bien plutôt n'en grond«; Quelque récitatif, n'a pas l'air du beau monde.
Mais que l'heureux Lulli ne s'imagine pas
Que son mérite seul fasse tout ce fracas :
Si Louis l'abandonne à ce rare mérite, 95
Il verra si la Ville et la Cour ne le quitte.
Ce grand prince a voulu tout écouter, tout voir;
Mais il sait de nos sens jusqu'où va le pouvoir.
Et que, si notre esprit a trop peu de portée,
Leur puissance est encor beaucoup plus limitée; 100
Que lorsqu'à quelque objet l'un d'eux est attaché,
Aucun autre de rien ne peut être touché.
Si les yeux sont charmés, l'oreille n'entend guères :
Et tel, quoiqu'en effet il ouvre les paupières.
Suit attentivement un discours sérieux, 105
Qui ne distingue pas ce qui frappe ses yeux.
Car ne vaut-il pas mieux, dis-moi ce qu'il t'en semble,
Qu'on ne puisse saisir tous les plaisirs ensemble,
Et que, pour en goûter les douceurs purement.
Il faille les avoir chacun séparément? 110
La musique en sera d'autant mieux concertée;
La grave tragédie, à son point remontée.
Aura les beaux sujets, les nobles sentiments.
Les vers majestueux, les heureux dénouements ;
Les ballets reprendront leurs pas et leurs machines, 115
Et le bal, éclatant de cent nymphes divines.
Qui de tout temps des cours a fait la majesté,
Reprendra de nos jours sa première beauté.
91. « Soiivoncz-vous bien (Jo venir lOG. « II nous semble que notre poète
avec cet air qu'où nomme le bel air, expli<iue ici très bien et très piiiloso-
peignaut votre perruque, al grondaii.t piiiquenieut les causes de cette fatigue
une petite chanson entre vos tieuts : et tie cet ennui que lait éprouver notre
la,la,la,la. 1) (M()LliiKli,/«(/^/ci/;(^^«, 3.) grand opéra, malgré toute sa pompe
95. C'est à peu prés ce ([ue dit et les merveilles qu'il nous présente, «
Auguste à Glana [Ciniia, v. 11). (Walcuk.nai;k,)
92 ŒUVItKS DIVKHSKS Dli LA lONTAIXE
Ne ci'ois donc pas que j aie une douleur extrême
De ne pas voir Isis pendant tout le carême. 120
Si nous ne pouvons pas de l'auguste Louis
Savoir encor si tôt les projets inouïs,
Le jour de son départ, sa marche et quelles places
Foudroyent ses canons, embrasent ses carcasses,
Avec mille autres biens, le jubilé fera 125
Que nous serons un temps sans parler d'opéra;
Mais aussi, de retour de mainte et mainte église,
Nous irons, pour causer de tout avec franchise,
Et donner du relâche à la dévotion,
Chez l'illustre Certain faire une station : 130
Certain, par mille endroits également charmante,
Et dans mille beaux arts également savante,
Dont le rare génie et les brillantes mains
Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains.
De cette aimalile enfant le clavecin unique 135
Me touche plus qu'Isis et toute sa musique :
Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux
Pour contenter l'esprit, et l'oreille, et les yeux;
Et, si je puis la voir une fois la semaine,
A voir jamais Isis je renonce sans peine. 140
124. Ou remarquera que, dans fou- venait de succéder à Clément X. droyeiit, la terminaison eut (c muet 130. Après les stations pieuses dans suivi d'une consonne) a la valeur d'une les églises, la station agréable chez svllabe. C'est un souvenir des libertés M"'= Certain, élève de Lulli, jeune mude l'ancienne poésie. Malherbe la sicionne de quinze ans, dont le talent réforma sur ce point comme sur tant sur le clavecin était célèbre. M. de d'autres. Mais Corneille et Molière ne Niert allait souvent aux concerts furent pas toujours dociles à la règle qu'elle donnait chez elle; il surveildés lors établie. — Carcasse, macbine lait même son éducation.
à feu composée de deux cercles de fer 134. Très habiles aussi sur le clave-
qui se croisent en ovale, dans laquelle cin,les Couperains étaient trois frères,
on met une bombe avec des grenades, 136. Isis, opéra de Quinault et de
des canons, des pistolets, des feux Lulli, joué le 5 janvier 1677. Com-
d'artifice , etc. , revêtus d'une toile me, plus haut, La Fontaine a p?rlé
goudronnée, et qui se jette comme les au futur du jubilé, qui s'ouvrit le
bombes. (Littrï;.) 20 février, la date do l'épîtro n'est pas
125. Le jubilé do 1677. C'est In- difficile à déterminer : elle est au plus nocent XI qui était pape alors; il tard du début do février.