‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 27 sur 115 · Voyez la Mort et le Mourant (Fables, Vm, i · texte numérisé non relu

Voyez la Mort et le Mourant (Fables, Vm, i

36. C'est de ce nom que La Fontaine appelle d'ordinaire sa protectrice : voyez le début de la fable i du livre X. — Remarquez le si et le mais, Le poète ne s'avance qu'avec précaution sur un terrain dangereux, et prend soin de s'assurer une retraite.

De même, plus bas : au moins en quelque chose. C'est ce mélange d'abandon et de finesse, d'aveux spontanés et de promptes réticences qui fait l'originalité piquante de ce morceau.

40. Les suivre en tout. C'eût été trop, en clfet, pour la bonne volonté

ŒUVRES DIVERSES DE LA l'ONTAlXE

Un plan moins difficile à bien exécuter,

Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.

Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :

Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces.

Pour tous les faux brillants courir et s'empresser, 45

J'entends que l'on me dit : « Quand donc veux-tu cesser?

Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :

De soixante soleils la course entresuivie

Ne ta pas vu goûter un moment de repos ;

Quelque part que tu sois, on voit à tous propos 50

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,

mal affermie du poète : car M'as de la Sablière menait aux Incurables la vie la plus austère.

42. Encore une façon plaisamment prudente de réserver l'avenir. Sans crime surtout est ingénieusement naïf. La Fontaine prévoit que la grande route toute di-oitelui semblera bientôt monotone : il est Thomme des détours , des erreurs charmantes, mais il souhaite de pouvoir errer sans être trop criminel.

4.3. A'e point errer çà et là, ne point m'égarer, dans le sens du latin errare. L'abbé Vergier, secrétaire des d'Hervart, écrivait à La Fontaine déjà vieux :

Hé I qui pourrait être surpris Lorsque La Fontaine s'égare?

Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu [i'erreur».

44. De se prendre, pour ce qui est de se prendre. La construction de la phrase est rompue : de se prendre...

j'entends. — Amorce, tout ce qui amorce, tout ce qui attire :

Mais au lieu de goûter ces grossières amorcet, Sa vertu combattue a redoublé ses forces. (CoR.\EiLLE, Cinna, 18G0.)

Craignez d'un Tain plaisir les trompeuses amorces.

(BoiLEAU, Art poétique, l.)

45. Un faux brillant, c'est proprement un diamant fau.x, d'où le sens

figuré : ce qui éblouit par un éclat trompeur. Dans la critique littéraire, ce mot désigne les pensées plus spécieuses que vraies ; il est moins usité dans le sens moral ; Corneille a dit pourtant : « faux brillant d'honneur»

(Sertorius).

46. On, ce sont les amis qui, comme Mme (le la Sablière, essayent de faire entendre raison à ce grand enfant.

47. Et plus. Le lustre n'est, en effet, que de cinq ans, et La Fontaine en avait soixante-trois. Le lustre , c'était la cérémonie expiatoire qui avait lieu tous les cinq ans à la clôture du cens (lustrum, lustrare, purifier): d'où l'idée de période quinquennale ; d'où le mot rouler, qui s'applique à la révolution des années.

48. La course entresuivie. La Fontaine a employé cette même cxpressit>n dans la fable de l'Horoscope (VIII, xvi). — Entresuivie équivaut, non pas à suivie, mais, au contraire, à entrecoupée. La Fontaine veut caractériser par là ce qu'il y a eu d'inquiet et, pour ainsi dire, de saccadé dans sa vie passée, faite de ces soixante (et trois) révolutions de soleil. Ce sens est plus précis encore dans ce passage de Daphné (II, 1) :

Ces plaisirs passeront : tout passe dans la vie ;

De différents désirs elle est cnCresuâic.

On y cliangc d'humeur, on y change d'enrie.

EPITHKS

Inquiète et partout hôtesse passagère ;

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent :

On te veut là-dessus dire un mot en passant.

Tu changes tous les jours de manière et de style;

Tu cours en un moment de Térence à Virgile :

Aussi rien de parfait n'est sorti de tes mains.

Eh bien! prends, si tu veux, encor d'autres chemins

Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière :

Tente tout, au hasard de gâter la matière :

On le souffre, excepté tes Contes d'autrefois. »

J'ai presque envie, Iris, de suivre celle voix;

J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte.

Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte :

Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi?

52. Iiiquictc, qdi ne sait où se reposer, ni même, pour ainsi dire, où se poser. Il ne s'agit pas des inquiétudes qui ont pu tourmenter le poète, mais de la mobilité d'une âme sans cesse en mouvement, qui ne s'arrête à rien et ne se contente de rien. — Hôtesse passagère éclaire ce sens par une vive image : l'âme inquiète ne saurait S('journer longtemps nulle part. La Fonlaine s'est ici presque copié lui-même. Il dit dans ses Élégies, mais avec moins de charme :

La folle inquiétude, en ces plaùiirs légère. Des lieux où l'ou la porte hôtesse passagère.

54. En passant, seulement comme il convient à un ami, sans appuyer ni transformer en sermon la douce gronderie.

55. Certains contemporains lui adressaient, en ell'et, ce reproche.

Dans une lettre (6 mars 1671) où elle témoigne son admiration pour les Fables, même j)our les Contes, M""" de Sévigné redoute pour LaFontaiue qu'il ne l'orce son esprit « à sortir de son génie. « — « La folie de vouloir clianter sur tous les tons l'ait une mauvaise musique... Il ne faut point qu'il sorte du talent qu'il a de conter... » La Fontaine avait écrit des ballades, des

poèmes plus développés , comme Adonis et Psyché, des élégies, des épîtres, même de petites odes.

56. La Fontaine avait débuté dans la littérature i)ar une traduction libre de l'Eunuque de Térence.

57. L'ami ou l'amie qui parle est sévère jusfju'à l'injustice : car La Fontaine a déjà publié onze livres des Fables sur douze.

61. Sur les promesses faites par La Fontaine au sujet des Contes et sur la façon dont il les a tenues, voyez la Notice.

62. Presque, mot charmant, et qui n'est pas là seulement pour faire le vers.

65. Aussi, rejeté à la fin du vers, signifie : Aussi bien, ne serait-ce pas vous-même qui me tiendriez ce langage ? La suppression de la négation, si fréquente alors et même aujourd'hui, «hjune au tour plus de vivacité et d'abandon. — L'on n'a point do peine à deviner que, plusieurs fois déjà, tout récemment peut-être, M"'^ de la Sablière convertie a voulu convertir le bonhomme, ou tout au moins donner à sa vie et à son esprit quelque chose de plus « réglé «.

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon, compare nos merveilles;

Je suis chose légère, et vole à tout sujet,

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet;

A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;

Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

68. Le bon PLaton (cette épithéte étonne un peu ceux qui admirent surtout la hauteur de cette philosophie et de cette poésie platoniciennes) était fort goûté par le bon La Fontaine. Louis Racine dit, non sans quelque exagération, il est vrai, qu'en société La Fontaine ne parlait pas, ou (I voulait toujours parler de Platon » . Ici, La Fontaine fait allusion à ce passage du dialogue de Platon intitulé Ion ou de la poésie :

« Les poètes nous disent de9 poésies qu'ils apportent , qu'ils les puisent dans ces fontaines où coule le miel, dans les jardins et les jjrairies des Muses, où ils voltigent, comme les abeilles auxquelles ils ressemblent.

Et ils disent vrai : car le poète est un être léger, ailé, sacré. » (Trad. Hallberg.) Les abeilles, consacrées à Jupiter, passaient pour avoir en elles une parcelle de l'àme divine et Virgile s'en est souvenu au quatrième chant des Géorgiqiies. Aussi cette comparaison est-elle devenue presque banale. Dans l'édition des Grands Ecrivains, M. Régnier cite : Euripide, Hercule furieux, V, 487-489 ; Pindare, Pijthique X; Lucrèce, III, 11-12 : Horace, Odes, IV, 2 ; Boileau, Discours au roi, Tt-lb; J.-B. Rousseau, Ode au comte du Luc. Voyez plus haut cette môme comparaison employée dans Psyché.

69. A tout sujet, parce qu'il n'en veut « prendre que la fleur ». Au début de Psyché, il s'est peint lui-même

sous les traits de Polyphile, celui qui « aimait toutes choses n.

71. Un peu, c'est un orgueil modeste. Il a dit au dauphin dans le prologue de ses Fables : , .

° [pria ;

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entreet au début du livre IX :

Grâce aux filles de Mémoire.

J'ai chanté dea animaux ; Peut-être d'autres héros M'auraient acquis moine âe gloire,

72. Le temple de Mémoire, c'est le temple tout idéal où la postérité consacre le souvenir et inscx'it les noms des hommes illustres.

Qmenic, Ou m'a pourvu d'un cœur peu content de lui- Inquiet, et fécond en nouvelles amours ; Il aime à s'engager, mais non pas pour toujours.

{La Fontaine, Élégies, 3.) En 1691, écrivant à M™= d'Hervart, il laisse entendre qu'il vaut seulement par le cœur :

Le reste du composé

Est l'être le plus volage

Dont Bien se soit aviiîé,

« La Harpe' observe, sur ces vcrS)

qu'après les Fables et les Contes, il

n'était guère possible à La Fontaine

daller plus haut ; que les différents

genres qu'il a essayés n'étaient pas

cependant tous étrangers à son génie,

et nous ont valu des ouvrages ;'Çsez

agréables pour qu'on lui sache gré

de s'en être occupé. On peut ajouter

avec vérité que, quand La Fontaine

s'est écarté tout h fait des genres qui

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El'lTUES

En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse, Et ne veux point donner mes défauls pour excuse; Je ne prétends ici que dire ingénument L'eflet bon ou mauvais de mon tempérament. A peine la raison vint éclairer mon àme Que je sentis l'ardeur de ma première flamme ; 80

Plus d'une passion a depuis dans mon cœur Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur. Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.

Que me servent ces vers avec soin composés? 85

N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre. Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre. ;;j-Gar je n'ai pas vécu; j'ai servi deux tyrans : Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. 90

lui étaient propres, ce fut pour coder aux instances de ses amis, auxquels il ne savait pas résister, et qui abusaient de la iacilité de son caractère. » (Walckunaiîr, Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine.)

75. Il le sent, mais il sent aussi que la candeur de cet acte d'accusation involontaire disposera le lecteur à l'absoudre.

76. A merveille; mais il les fait si aimables qu'on n'a pas le courage de lui en vouloir.

77. Parler de son ingénuité, d'ordinaire, c'est donner à croire qu'elle n'est pas entière. La Fontaine en parle aussi dans son discours de réception a l'Académie, qui n'est pas si ingénu.

Mais cette ingénuité ingénieuse n'appartient qu'à lui.

78. Tenipéraniciit, voilà un mot qu'on n'aime ])as à rencontrer ici; il nous ramène un i)cu brutalement à l'épiciirisme de La Fontaine, ami d'é])icuriens moins délicats encore :

La Faru, Vendôme et Chaulieu uu

sont pas loin, ni le xvili^ siècle.

80. Ces confidences paraîtront singulières si l'on songe qu'elles sont faites aux académiciens assemblés.

Tout ce passage est dans le ton froidement galant d'un Benserade plus que d'un La Fontaine.

83. Je crains. Il nous a déjà fait part de ses inquiétudes trop fondées à ce sujet. Décidément, il craint trop les rechutes pour n'y être pas résigné d'avance.

88. Au moins est si naïf que nous sommes désarmés. Il serait temps, en effet, de commencer à vivre de la véritable vie, s'il est vrai qu'il ne l'ait pas connue.

89. Pas vécu, pas vraiment vécu. Il semble faire là une découverte soudaine, et il éprouve le besoin de la communiquer à ceux qui l'écoutent.

yo. Ce vain bruit, c'est la gloire; mais La Fontaine était troj) nonchalant j)Our connaître les tourments de l'ambition, même d'une ambition d'auleur. Il oublie le u somme », cl lu

Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre.

Votre réponse est prête; il me semble l'entendre :

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,

Faire usage du temps et de l'oisiveté.

S'acquitter des honneurs dus à l'Etre suprême, 95

Renoncer aux Philis en faveur de soi-même,

Bannir le fol amour et les vœux impuissants,

Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.

table, et le plaisir, si longuement savouré, de (I ne rien faire ».

92. Ici nous rentrons dans le sérieux et dans la vérité : c'est M'"'^ de la Sablière qui reprend la parole et, nous aussi, nous croyons l'enlendre.

95. L'Etre suprême avait été un peu oublié. On a vu pourtant, par le fragment d'une lettre à Saint-Evremond, recueilli dans l'Introduction, que La Fontaine se défend d'être incrédule, et rend ses hommages à Celui qu'il y appelle l'auteur du monde.

96. C'est-à-dire : renoncer aux vaines amours dans l'intérêt môme de son repos, et appliquer ses soins à régler son âme en l'épurant. — « Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où les Philis se placent à coté de

l'Etre suprême, et qui fait naître un sourire dans une larme. » (S.^intk- Beuve.)

98. Qui renaissent dans nos cœurs comme renaîtraient des hydres ou plutôt comme renaissaient les tètes de l'hydre de Lerne à mesure qu'on les abattait. Pascal a dit : « Les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer » ; et La Rochefoucaidd : « Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre. » — Le bonliomme, à la fin de son discours, se révèle moraliste : mais cette belle morale qu'il met dans la bouche de M°" de la Sablière le dispense de conclure en son propre nom. Il s'est confessé, accusé même, mais au dernier moment, il se dérobe.

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