‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 5 sur 115 · l <o;7, a c/fOiV, proprement : s;ius qiiiiiauU · texte numérisé non relu

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16 l'œuvre de la fontaine

Mais j'en aurais pour tout un an, Et je ressemblerais à l'homme de Florence, Homme long à conter, s'il en est un en France. Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham;

Son architecte, et son libraire.

Et son voisin, et son compère.

Et son beau-père.

Sa femme, et ses enfants, et tout le genre humain.

Petits et grands, dans leurs prières,

Disent, le soir et le matin :

Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,

Délivrez-nous du Florentin!

Cet accès, à peu près unique, de méchanceté parut étrange à ceux qui connaissaient le bonhomme. La sœur de M""® de Montespan, M""® de Thiange, lui en fit un doux reproche.

Vous trouvez que ma satire

Eût pu ne se point écrire.

Et que tout ressentiment,

Quel que soit son fondement,

La plupart du temps peut nuire,

Et ne sert que rarement.

J'eusse ainsi raisonné si le ciel m'eût fait ange.

Ou Thiange.

Mais il m'a fait auteur : je m'excuse par là.

Il se calomnie : jamais il ne fut « auteur » ; mais quoi ! il a eu, il a encore, et le dit, l'ambition de « travailler pour le roi » ; il offre de corriger DapJiné, il a recours à l'intercession de M™® de Thiange. La satire est déjà bien loin. Une réconciliation fut mérr nagée entre La Fontaine et Lulli, et la preuve que le poète ne garda pas rancune au musicien, c'est qu'il écrivit pour lui dans la suite deux dédicaces. Mais Daphné resta dans l'ombre. Le poète de la na-

i:n niîHons dics iaiîi.ks 17

tui'c (ici bion arr;inpf('M') irrlait pas à la mode de la cour :

J'inlroduisais d'abord des bergers, et le roi Ne se plaît à donner qu'aux héros de l'emploi.

Ainsi, une fois il fut méchant, dans la mesure où il pouvait l'être, et il n'y revint pas. Gardons-nous cependant de nous le représenter trop uniformément bonhomme, et de trop attendrir une physionomie où l'œil distrait sait fort bien, à l'occasion, s'éclairer d'un sourire narquois.

Dans les poèmes où le sentiment de l'antiquité peut s'unir à la finesse moderne, La Fontaine est antique et moderne à la fois, mais non pas toujours sans contradiction ni sans effort. Longtemps on le voit soumis aux influences très diverses qui dominaient alors la ville et la cour. Adonis se ressent de l'inexpérience du poète : Ovide et le chevalier Marini, voilà les dangereux modèles que La Fontaine se proposait encore vers l'âge de trente-six ans. Il ne faut voir dans ce poème que les promesses incertaines d'un talent qui éprouve ses forces. Dès les premiers vers, le poète nous désarme par l'ingénuité de son

"^ aveu.

Je n'ai pas entrepris de chanter dans ces vers Rome ni ses enfants vainqueurs de l'univers, Ni les fameuses tours qu'Hector ne put défendre. Ni les combats des dieux aux rives flu Scaniandre,

1<S l'œuvre de la fontaine

Ces sujets sont trop hauts, et je manque de voix; Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Eclio, les Zéphyrs, et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines.

Tout sera donc tourné à la pastorale ; mais, ce genre une fois accepté, on ne reste pas insensible à certains traits.

Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses. Xi le mélange exquis des plus aimables choses, y rs'i ce charme secret dont l'œil est enchanté,

Ni la grâce, plus belle encor que la beauté.

Il y a quelque grandeur même dans cette peinture du sanglier monstrueux qui sera tout à la fois la victime et le meurtrier du bel Adonis.

Au fond du bois croupit une eau dormante et sale : Là, le monstre se plaît aux vapeurs qu'elle exhale; Il s'y vautre sans cesse, et chérit un séjour

Jusqu'alors ignoré des mortels et du jour

Tâcher de le surprendre est tenter l'impossible;

Il habite en un fort, épais, inaccessible;

Tel on voit qu'un brigand fameux et redouté

Se cache après ses vols en un antre écarté,

Fait des champs d'alentour de vastes cimetières,

Ravage impunément des provinces entières,

Laisse gronder les lois, se rit de leur courroux.

Et ne craint point la mort, qu'il porte au sein de tous.

L'épaisseur des forets le dérobe aux supplices.

C'est ainsi que le monstre a ces bois pour complices;

Mais le moment fatal est enfin arrivé.

Où, malgré sa fureur, en son sang abreuvé.

Des dégâts qu'il a faits il va payer l'usure.

Hélas ! qu'il vendra cher sa mortelle blessure !

Mais, dans le récit de la cbasse, dans ses épisodes, trop multipliés, on sent un effort pour s'élever au

KN OKHOliS DKS FARr,KS 10

ton héroïque, cl l'on rcorotie que T. a Fontaine ait consumé, coninic il le dit avec candeur dans son Avertissement, presque tout son fonds d'imagination, de science et d'ai-t, dans « l'embellissement » de cette idylle.-Rassurons-nous : il lui en restera encore pour les Amours de Psyché, deux livres mêlés de prose et de vers, qui sont d'un art plus mûr, malgré les longueurs et les erreurs de ton. Déjà traité par Apulée en conte merveilleux, ce mythe gracieux devient sous la plume de La Fontaine un roman d'aventures, tantôt galant, tantôt légèrement ironique. Qu'on en juge par ce dialogue entre Jupiter et Cupidon.

« Mon fils, dit Jupiter en l'embrassant, le rang que vous m'avez demandé pour votre épouse n'est pas une chose si aisée à accorder qu'il vous semble. Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes, La beauté de votre épouse étant telle que vous dites, ce sera des sujets de jalousie et de querelles, lesquelles je ne viendrai jamais à bout d'apaiser. Il ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant; j'en aurai assez de celui de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n'est pas ce qui m'arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés, Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune, que les mortels ne se mettront plus en peine de l'honorer.

— Que vous importe? reprit l'Amour : votre félicité dépendelle du culte des hommes? Qu'ils vous négligent, qu'ils vous oublient, ne vivez-vous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du tejnps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient? Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons : jamais la compagnie n'est bonne s'il n'y a des femmes qui soient aimables. Cybèlc esl vieille ; Junon, de

20 l'œuvre de la fontaine

mauvaise humour; Cérès sent sa divinité de province, et n'a nullement l'air de la cour; Minerve est toujours armée; Diane nous rompt la tète avec sa trompe ; Pomone est ennemie de l'oisiveté et a toujours les mains rudes. Flore est agréable, je le confesse; mais son soin l'attache plus à la terre qu'à ces demeures. L'Aurore se lève de trop grand matin, on ne sait ce qu'elle devient tout le reste de la journée. »

C'est de la mythologie accommodée à l'usage des ruelles. Vénus est une femme acariâtre, une mère coquette, qui se dépite qu'on lui trouve déjà « l'air d'une aïeule » ; on ne comprend pas pourquoi, après s'être montrée si longtemps implacable, elle cède à la fin. La résignation de Psyché dévouée au monstre, ses adieux à ses parents, sont touchants. Mais, lorsqu'elle est transportée dans le palais mystérieux, lorsqu'on la pare d'habits magnifiques, elle est tout entière k la joie « de se voir si brave et de se regarder dans les miroirs dont le cabinet était plein » . Curieuse, elle veut « tout voir à la fois » ; consciente de sa beauté, elle se plaît à « rencontrer partout son portrait ou bien sa statue ». Elle a de l'esprit, mais un esprit parfois subtil, toujours inquiet. Pour se distraire elle invente chaque jour des jeux nouveaux : danses de nymphes, couronnées d'oeillets et de roses; vraies batailles de Heurs ; défis de rossignols ; combats navals de cvgnes, tournois et joutes de poissons; comédie, comédie surtout, et dans sa perfection : « Jugez si on y épargnait les machines, les musiques, les beaux habits, les ballets des anciens et les nôtres. » C'est une femme moderne, aux goûts délicats. Quand sa curiosité l'a perdue, elle trouve dans son désespoir des accents d'une mélancolie pénétrante :

KN DJiHOltS UliS l'AULES 21

Que uos plaisirs passes augmentent nos supplices ! Qu'il est dur d'éprouver, après tant de délices,

lies cruautés du sort!

l''allail-il être heureuse avant d'être coupable ? Et si de me haïr. Amour, lu fus capable,

Pourquoi m'aimci' d'abord?

Mais qu'on lui fasse observer « que l'arfliction diminuerait sa beauté, qui était le seul bien qui lui restait », et la voilà presque consolée.

Si pourtant on ne demande pas au poète cette intelligence des choses antiques que les modernes ont péniblement conquise, à travers les formes convenues on saisira l'impression originale. Par exemple, si le poète écrit :

La Nuit vient sur un char conduit jjar le Silence,

on comprendra que l'expression seule a vieilli, et que le sentiment est resté vrai. C'est le poète moqueur qui dira des poètes habitants des Champs Elysées : [. « Ils étaient sous de beaux ombrages, se récitant les uns aux autres leurs poésies, et se donnant des louanges continuelles, sans se lasser. » Mais c'est l'homme qui s'offre à nous au début aussi bien qu'à la fin du poème. Nul prologue plus attachant que celui du livre P"", où les quatre amis^, dont un lira son poème nouveau, dont les trois autres l'écouteront, — quels auditeurs et quels juges! — sont réunis dans les jardins de Versailles. Ce n'est pas là un de ces cadres factices qui sont bientôt oubliés. Les amis ne se laissent jamais perdre de vue, entremêlent la lecture

1. La Fontaine, Kacine, Boilcau, Molière ou plus proliabloment Ciiapello.

22 l'œuviiiî de la i oxtaixk

de réflexions aclmiratives ou ironiques, engagent même une longue discussion sur le rire et les pleurs. Polyphile — c'est La Fontaine lui-même — a, entre tous, sa physionomie distincte. On sourit de l'entendre dire : « J'ai toujours cru, et je crois encore que le sommeil est une chose invincible. » On partage presque son épicurisme, tant il lui donne de charme dans l'invocation à la Volupté, qui termine le poème. On se plaît à voir s'ouvrir, au milieu de tel épisode un peu lent, une échappée sur la nature : « C'était une grotte assez spacieuse, où, dans un bassin taillé par les seules mains de la nature, coulait le long d'un rocher une eau argentée, et qui, par son bruit, invitait à un doux sommeil » (toujours le « somme » cher au

poète!) Ce mont, revêtu de chênes aussi vieux

que lui, et tout plein de rocs, présentait aux yeux quelque chose d'effroyable, mais de charmant. » Il n'y a guère que La Fontaine, en son temps, qui puisse trouver charmant un site effroyable. Du reste, cette affreuse solitude, il la peuple d'ermites fort civilisés. Un vieillard y a fui le monde dans une grotte, mais non sans avoir pris soin de détruire les arbres qui pouvaient nuire à la vue.

Psyché était imitée du rhéteur africain Apulée; les Filles de Minée et Pliilémon et Baucis sont imités d'Ovide, et d'Ovide compliqué, pour le premier poème, d'un conte de Boccace et d'une inscription antique. Si l'on a peine à s'intéresser au sort d'Adonis, l'amant de Vénus, victime d'un sanglier farouche, on s'intéresse moins encore au malheur de ces belles causeuses, coupables d'impiété envers Bacchus, et cruellement

KN DKIlOltS DKS FAlîI.HS 23

punies. Le proniier de leurs récits, celui de Pyrnme et Thisbé, si souvent repris par les poètes, semble aussi le meilleur. On y trouve des vers au moins ingénieux.

L'ombre et le jour luUaieiil dans les champs azurés... Elle tombe, et, tombant, range ses vêtements, Dernier trait de pudeur à ses derniers moments.

La Fontaine n'a pu se dispenser de prêter à l'une des filles de INIinée son horreur du mariage :

Fuyons ce nœud, mes sœurs, je ne puis trop le dire : Jugez par le meilleur quel peut être le pire...

Mais il a couronné le poème par ce vers d'une irréprochable orthodoxie païenne :

Les jours donnes aux dieux ne sont jamais perdus.

Comme par une invincible attraction — produite peut-être par l'étonnement et le contraste — La Fontaine glorifie encore la fidélité conjugale et la piété envers les dieux dans PJiiléinoii et Baiicis, le plus exquis de ses poèmes antiques, et qui serait parfait, s'il ne l'avait dédié, avec une étrange inconscience, au duc de Vendôme. Ici encore, c'est Ovide qu'il imite, mais Ovide dans ses bons jours, et les meilleurs traits aiguisés par Ovide paraissent froids à côté de ceux que trouve en se jouant La Fontaine.

Le même charme ne s'attache point aux poèmes modernes. C'est que La Fontaine n'était plus soutenu ici parles souvenirs et le culte de l'antiquité ; c'est

24 l'œuvke dk la fontaine

aussi et surtout que ces œuvres étaient pour la plupaut des œuvres de commande, où son génie spontané se sentait mal à l'aise. Le Songe de Vaux n'est composé que de fragments, en vers ou prose, destinés à glorifier Fouquet, l'heureux possesseur de tant de merveilles, puis restés en suspens et publiés longtemps après la disgrâce dont Fouquet fut frappé. Ces morceaux mal liés abondent pourtant en vers pittoresques. Mais presque partout on sent la contrainte d'une tâche acceptée sans enthousiasme, exécutée sans conviction. Puis, l'influence de Voiture v est encore dominante, comme dans ces « Aventures d'un saumon et d'un esturgeon », où Mathieu Marais découvre, avec un peu de complaisance, les mérites du futur auteur des Fa 0 les.

Cela vous semble nouveau Que des poissons, qui nagent eu grande eau,

S'en aillent si loin se faire

Une prison volontaire, Et renoncent pour elle à leur pays natal, Quand la prison serait un palais de cristal.

Eu effet, il n'est personne

Qui d'abord ne s'en étonne :

Car ce n'est pas la faim qui nous a fait sortir

Du lieu de notre naissance ;

Sans nous vanter, et sans mentir.

Nous y trouvions eu abondance

De quoi soûler nos appétits :

6't les gros nous mangeaient, nous mangions les petits, Ainsi que l'on fait en Fiance,

Comment La Fontaine fut-il amené à écrire la

Captivité de saint Malc, poème édifiant, dédié au cardinal de Bouillon, et qui commence par une pieuse

KN DEHOUS DliS lAULKS 2o

invocation k la Vierge? On dit cju'il s'attela à cette ingrate entre|)rise sur la prière de messieurs de Port- Royal, (>l il est certain (ju'il cite, à la fin de son |)()èinc, les Vies des Pères du désert, par Arnauld d'Andilly. Mais il n'était janséniste que par ses amitiés, et sa piété manque de souffle. Sainte-Beuve ne partage point l'admiration de J.-B. Rousseau pour cet exercice de pénitence imposé au poète gaulois : « C'était dur de donner ce pensum de saint Mille il La Fontaine. Il a fait de son mieux; mais on s'aperçoit trop que l'ennui l'a pris en obéissant. La Fontaine était de tous les hommes le moins fait pour s'attacher à Port-Royal : il était adonné à la nature. » Ce bon saint Malc, pourtant, aimait la solitude et les bètes : comme Jean de La Fontaine, qui, d'ailleurs, suit ici saint Jérôme, il ne dédaignait pas de contempler l'enterrement d'une fourmi.

Malc à ces seutiments donnait un jour des pleurs :

Les larmes qu il versait faisaient courber les (leurs.

Il vit auprès d un troue des légions uombreuses

De lourmis qui sortaient de leurs cavernes creuses.

L'uue poussait un faix; l'autre prêtait sou dos :

L'amour du bieu public empêchait le repos.

Les chefs encourageaient chacun par leur exemple.

Un du peuple étant mort, notre saint le contemple

En forme de convoi soigneusement porté

Hors des toits fourmillants de l'avare cité.

« Vous m'enseignez, dit-il, le chemin qu'il faut suivre :

Ce n'est pas pour soi seul qu'ici-bas ou doit vivre;

Vos greniers sont témoins que chacune de vous

Tâche à contribuer au commun bien de tous. »

C'est avec la même complaisance que, dans Psyché, le poète appuyait sur un trait particulier de la légende

26 L ŒUVnE DE LA FONTAINE

et montrait les fourmis qui accourent, innombrables, au secours de l'héroïne, condamnée à trier un tas de blé où les grains les plus divers étaient confondus :

Il en part du couchant des nations entières ;

Le nord ni le midi n'ont plus de fourmilières,

Il semble qu'on en ait épuisé l'univers :

Les chemins en sont noirs, les champs en sont couverts;

Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses;

Il n'est arbre mangé qui sous ses voûtes creuses

Souffre que de ce peuple il reste un seul essaim :

Tout déloge; et la terre en tire de son sein.

L éthiopique gent arrive, et se partage.

On crée en chaque troupe un maître de l'ouvrage.

Il a l'œil sur sa bande ; aucun n'ose faillir,

On entend un bruit sourd ; le mont semble bouillir.

Mais, en dehors de cet amour pour les bêtes, quel sentiment un peu vif peut atténuer pour nous l'ennui de cette œuvre ? De loin en loin quelque paysage est entrevu :

Dès que l'aube empourprait les bords de l'horizon,

Ils menaient leurs troupeaux loin de toutes approches.

Malc aimait un ruisseau coulant entre des roches.

Des cèdres le couvraient d'ombrages toujours verts.

Ils défendaient ce lieu du chaud et des hivers.

De degrés eu degrés l'eau tombant sur des marbres

Mêlait sou bruit aux vents engouffrés dans les arbies.

Jamais désert ne fut moins connu des humains :

A jjeine le soleil eu savait les chemins.

La bergère cherchait les plus vastes campagnes .

Là ses seules brebis lui servaient de compagnes :

Les vents en sa faveur leur offraient un air doux;

Le Ciel les préservait de la fureur des loups,

Et, gardant leurs toisons exemples de rapines,

Ne leur laissait payer nul tribut aux épines.

Dans les dédales verts que formaient les halliers,

L'herbe tendre, le thym, les humbles violiers.

Présentaient aux troupeaux une pâture exquise.

KN DKHOnS OKS FABLES 27

Il n'esl ([111111 moyen Je riMulie une justice relative au poème de sainL Malc^ c'est de lire après lui le poème, plus étrange encore, du Quinquina. Le remède du quinquina, nouvellement répandu, était alors à la mode; le médecin François de la Salle, dit Monginot, avait pul)lié son traité De la guérison des fièçres parle quinqui/ia. Il était Tami de La Fontaine; mais le poème était dédié à la duchesse de Bouillon, et c'est elle sans doute qui l'aura demandé. Sa sœur, la duchesse de Mazarin, faisait grand cas de l'Anglais Tabor, dit Talbot, le propagateur du quinquina en France. Ce « guérisseur » avait rendu à la santé le dauphin, Condé, Colbert, et La Fontaine n'a garde d'oublier ces cures illustres. Ce n'est pas sans hésitation qu'il aborde ce sujet,

Matière uou cncor par les Muses traitée, Route qu'aucun mortel en ses vers n'a tentée.

Même, dès le début, il tient à attester la violence qu'on lui a faite.

Je ne voulais chanter que les héros d'Ésope : Pour eux seuls en mes vers j'invoquais Calliopc ; Même j'allais cesser, et regardais le port. La raison me disait que mes mains étaient lasses : Mais un ordre est venu, plus puissant et plus fort Que la raison : cet ordre, accompagné de grâces, Ne laissant rien de libre au cœur ni dans l'esprit. M'a fait passer le but que je m'étais prescrit. Vous vous reconnaissez à ces traits, Uranie : C'est pour vous obéir, et non point par mon choi.x, Qu'à des sujets profonds j'occupe mon génie. Disciple de Tjucrèce une seconde fois.

28 l'œuviik df, la fontaixi-:

S'il fait allusion à la fable 1"^ du livre X des Fables, il a tort, car il rapproche d'une œuvi'e charmante, inspirée par le sentiment le plus vif, l'œuvre la plus froide et la moins convaincue. C'est pitié de le voir s'appliquer à analyser les causes de la fièvre et à en définir les remèdes. Mais il ne semble pas se faire beaucoup d'illusion. A la fin du premier chant, il s'écrie, comme épuisé de l'effort :

Allons quelques moments dormir sur le Parnasse.

Une seule idée peut-être appartient en propre à La Fontaine dans cette longue erreur didactique : dans un poème écrit en l'honneur de la médecine, il a trouvé moyen de vanter le bonheur des peuples qui vivent sans médecins.

Je ne veux pour témoins de ces expériences

Que les peuples sans lois, sans arts et sans sciences,

Les remèdes fréquents n'abrègent point leurs jours.

Rien n'en hâte le long et le paisible cours.

Telle est des Iroquois la gent presque immortelle :

La vie après cent ans chez eux est encor belle.

Ils lavent leurs enfants aux ruisseaux les plus froids ;

La mère au tronc d'un arbre, avecque son carquois.

Attache la nouvelle et tendre créature;

Va sans art apprêter un mets non acheté.

Ils ne trafiquent point des dons de la nature;

Nous vendons cher les biens qui nous ont peu coûté.

L'âge oii nous sommes vieux est leur adolescence.

Enfin il faut mourir; car sans ce commun sort

Peut-être ils se mettraient à l'abri de la mort

Par le secours de l'ignorance.

Pour nous, iils du savoir, ou, pour en parler mieux. Esclaves de ce don que nous ont fait les dieux, Nous nous sommes prescrit une étude infinie : I/'art est long, et trop courts les termes de la vie.

KN DEHOnS DKS FAni.KS 29

C'pst ainsi quo l'ôlofre du quinquina tourne en gloiKicalion de l'élat de nature.

Les longs ouvrages, on le sait, faisaient peur h

La Fontaine; dans les poésies légères il est plus à

son aise. Ses odes profanes n'ajoutent rien à sa gloire.

A l'exemple de son ami Boileau, il croyait que, dans

l'ode, c'est l'art surtout qui importe, et il le disait

dans VEpître à Hiiet, sous une forme qui nous fait

sourire :

L'ode, qui baisse un peu, Veut de la patience, et nos gens ont du feu.

Or, s'il n'avait pas toujours la patience, il avait rarement le feu. Il tenta aussi l'élégie; mais ses élégies sont plus épicuriennes que passionnées. Le poète s'y montre « touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours », de « l'innocente beauté des jardins », plus qu'animé par un sentiment profond. Çà et là il laisse échapper certaines confidences personnelles, qui seront reprises et fortifiées dans le Discours à M""® de la Sablière :

On m'a pourvu d'un cœur peu content de lui-même,

Inquiet et fécond eu nouvelles amours;

Il aime à s'engager, mais non pas pour toujours...

Mais on ne retiouve pas La Fontaine dans ce soupirant dont les larmes s'épanchent à flots et qui court avec joie au trépas.

Une seule de ses élégies a survécu, parce qu'une

30 l/ŒUVnE DR LA FONTAINE

seule fois il a été vraiment ému. L'élégie aux Nymphes de Vaux est clans toutes les mémoires. Et ce qui en fait la beauté toujours neuve, ce n'est pas seulement la courageuse reconnaissance de La Fontaine; c'est l'adresse ingénue avec laquelle il atténue les torts d'un favori entraîné fatalement à sa perte par « les attraits enchanteurs de la prospérité » ; c'est la bonhomie sincère avec laquelle il oppose à « tout ce vain amour des grandeurs et du bruit » le bonheur simple et facile des champs; c'est enfin le dernier cri, sorti d'une âme infiniment tendre :

Il est assez puni par son sort rigoureux,

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

A côté de ces vers où le cœur parle seul, les vers où ne brille que l'esprit semblent assez froids. Mais, ne l'oublions pas, il y a deux poètes en La Fontaine : le poète gaulois, qui s'attache à faire revivre les genres et les rythmes traités autrefois; le poète français du XVII® siècle, imitateur des anciens, mais qui pense et qui sent à sa manière. Quand ces deux poètes n'en font qu'un, comme dans les Fables, La Fontaine est parfait; quand il y a divorce entre eux et que le poète gaulois paraît seul, il n'est plus guère qu'un bon disciple de Marot, un Benserade supérieur. Ballades, rondeaux, madrigaux, sonnets, dizains, sizains, il a touché à toutes les formes poétiques et chanté sur tous les tons. Même il a trouvé moyen de mettre de la gaieté dans l'épitaphe ; il est vrai que c'était la sienne qu'il composait, et qu'il la composait jeune encore, vers trentehuit ans.

EN DEHOnS DES FABLES 31

Non pas <|u'il soit iiicupablo de traiter sérieusement les sujets sérieux; son épilaphe de Molière est éloquente; il y aune diserète émotion dans la traduction d'une épitaplie latine, eidle de raffranchie Ilomonée, morte dans la pleine fleur de sa jeunesse et de sa beauté. Atimète, le mari qui l'a perdue, veut la suivre dans la mort; elle l'en dissuade doucement.

ATIMÈTE

Si l'on pouvait donner ses jours pour ceux d'un autre,

Et que par cet échange on contentât le Sort,

Quels que soient les moments qui me restent encor,

Mon âme, avec plaisir, rachèterait la vôtre :

Mais le Destin l'ayant autrement arrêté,

Je ne saurais que fuir les dieux et la clarté,

Pour vous suivre aux enfers d'une mort avancée.

H o M o >' É E Quittez, ô cher époux! cette triste pensée : Vous altérez en vain les plus beaux de vos ans : Cessez de fatiguer par vos cris impuissants La Parque et le Destin, déités inflexibles. Mettez fin à des pleurs qui ne les touchent point ; Je ne suis plus; tout tend à ce suprême point...

Quelques-unes de ces petites pièces, à défaut d'une haute valeur littéraire, nous offrent un intérêt, pour ainsi dire, biographique. Tel dizain n'a rien d'original en soi; mais il est adressé à iM™" de Sévigné, qui avait loué une des premières poésies de La Fontaine. Tel autre « envoi » poétique, accompagnant « un petit billard», nous laisserait indifférents s'il n'était fait à de la Fayette. Et les vers peuvent s'effacer de lotre mémoire ; mais ce qui ne s'efface pas, c'est le soutenir de ces gracieuses et illustres amitiés, vraie )arure d'un poète ([ui ne les cherchait pas.

32 l'œuvre de la foxtaixe

En général, il ne faut demander à ces pièces de circonstance que la grâce légère, et légère entre toutes est cette poésie de La Fontaine qui semble glisser à la surface des choses, comme cette princesse de Conti que le Songe divinise :

La déesse Conti m'est en songe apparue : Je la crus de l'Olympe ici-bas descendue... Je la suivis des youx : ses regards et son port Remplissaient en chemin les cœurs d'un doux transport... Conti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent aux bois la nymphe et la bergère. L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas.

Boileau n'a pas, dans l'Épître, de rival plus redoutable que La Fontaine : moins soigné dans le détail, La Fontaine s'y livre à nous avec plus d'abandon. Le chef-d'œuvre de l'Epître au xvii® siècle, avec VEpître à Racine de Boileau, est le Discours à M^^ de la Sablière.

C'est M™® de la Sablière qui avait recueilli le poète, quand mourut la duchesse douairière d'Orléans, chez qui il logeait au Luxembourg. Il était l'homme du monde qui avait le plus besoin d'être protégé, surtout contre lui-même: Fouquet, la duchesse de Bouillon, la duchesse douairière d'Orléans s'étaient succédé dans ce rôle tutélaire, et le poète avait trouvé tout simple qu'on lui épargnât ainsi lapeine de vivre. Pen-

i:n DKiioiis i)i;s iaiilks 33

(huit plus (le vingt uns', M'"" do la Sablière veilla sur lui à son tour, mais avec une afToctueuse indulgence qu'il n'avait encore rencontrée nulle part.

On cite partout des mots d'elle, qui n'ont peutêtre pas été prononcés, mais qui suffisent à caractériser ce qu'a du être cette familiarité dévouée d'un côté, respectueuse et reconnaissante de l'autre : « En vérité, mon cher La Fontaine, vous seriez bien bète si vous n'aviez pas tant d'esprit... La Fontaine ne ment jamais en prose... J'ai renvoyé tout mon monde : je n'ai gardé que mon chien, mon chat, et La Fontaine. » Ce qu'on dit moins, c'est combien fut, moralement, profitable au poète la douce tutelle qui lui était par ailleurs si nécessaire. Sainte-Beuve l'a bien vu : aux pieds de ^l""" de la Sablière, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires ne tendaient que trop à affaiblir. Aussi est-ce ]M™« de la Sablière qui reçoit du poète les hommages les plus sincères et les plus émus. Nous sommes avertis que, d'ordinaire, elle ne goûte point les louanges; mais celles de La Fontaine, comment ferait-elle pour les repousser? Vanter le charme sérieux de sa conversation.

Son art do plaire et do n'y penser pas,

son esprit, qui a « beauté d'homme avec grâce de femme », c'est la flatter, sans doute; mais que la flatterie est discrète, et comme on est obligé de la croire vraie, à force de la sentir sincère ! On l'a ob-

1. Do 1072 :i lOO.'t. \('c en 1030, M""^ de la .Sal)li.r(; inoiinil !<• 8 Janvi.r IfilCl.

34 l'œuvre de la fontaine

serve: ce parasite de génie, en face de sa bienfaitrice, n'a rien d'un parasite. C'est un ami reconnaissant, un confident respectueux, affectueux plus encore, qui sait ce qu'il doit aux autres, mais aussi ce qu'on lui doit. Dans cette situation, qui pèserait à de plus fiers et gênerait de plus humbles, il est pour ainsi dire de plain-pied avec ses protecteurs. Il paie en gloire ce qu'on lui donne en sécurité.

Les Fables eussent suffi à immortaliser M™^ cle la Sablière. Celle qui ouvre le livre X, en particulier, nous introduit dans ce salon où « la bagatelle » et la science se mêlent dans les entretiens. La bagatelle, c'est la part de La Fontaine, sans doute. C'est Mf"^ de la Sablière qui représente la science, avec ses maîtres, les académiciens Sauveur et Roberval, et le célèbre voyageur Dernier, qui a aussi son logement chez elle. Jeune, elle avait appris le latin ; bientôt elle approfondit la philosophie cartésienne, les sciences mathématiques et physiques. « M^e cle la Sablière, disait Bayle, est connue partout pour un esprit extraordinaire et pour un des meilleurs. » Sa grâce et sa modestie naturelles n'en souffraient pas.

Pourtant, elle ne fut pas heureuse. Son mari, riche financier, régisseur des domaines royaux, était homme d'esprit et même poète ; mais les deux époux n'étaient guère unis. La Fontaine, qui ne s'inquiétait guère de ces choses, vivait dans cette maison sans avoir rien à désirer. Mais bientôt il s'y trouva seul, psrr la mort de INL de la Sablière et par la conversion de sa femme. Une passion déçue fit de celle-ci presque une sœur de charité : elle passa désormais la plus

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orande parlic clo sa vie aux Incurables, soignant les pauvres et les malades. M'i^de Sévigné nous apprend ' qu'elle retournait de temps en temps chez elle, que ses amis allaient la voir, et qu'elle était toujours « de très bonne compagnie ». Mais, au bout de quelques années, la renonciation aux joies du monde, même à celles de l'esprit, est totale.

La retraite de sa protectrice rendit La Fontaine h ses goûts épicuriens. Il continua d'habiter chez j\|me Je la Sablière jusqu'au jour où elle mourut et où l'hôtel de M. d'Hervart s'ouvrit à lui ; mais de moins sages influences dominèrent et compromirent sa vieillesse. Au moins, il sut garder intacte sa reconnaissance. Le livre XII des Fables, postérieur de dix années au Discours, en est la preuve touchante. Mais c'est dans le Discours surtout qu'il avait pu s'acquitter d'une partie de sa dette, dans la seule circonstance où il ait eu à parler en public, le jour de sa réception à l'Académie.

Pour bien comprendre le ton du poète dans cette causerie qui pose une question, mais n'y fait pas de réponse, et nous laisse sur un « que sais-je? » il convient de ne pas oublier la situation nouvelle que faisait à La Fontaine la conversion de M"^^ de la Sablière, et la situation qu'il s'était faite à lui-même vis-à-vis de l'Académie et du roi.

C'est la confession souriante d'un homme qui n'a ni le courage pervers de justifier ses lautes, ni le courage vertueux d'y renoncer. Lorsqu'elle revoyait celui qui restait son protégé, la protectrice devait s'efforcer

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