Il ny a que La Fontaine à qui
A M. DE SAINT-EVUKMOND.
Paris, co 18 fU'combre 1G87.
Ni VOS leçons, ni celles des neuf Sœurs N'ont su charmer la douleur qui m'accable. Je souffre un mal qui résiste aux douceurs, Et ne saurais rien penser d'agréable^.
Tout rhumatisme, invention du diable.
Rend impotent et de corps et d'esprit.
Il m'a fallu, pour forger cet écrit.
Aller dormir sur la tombe d'Orphée ; Mais je dors moins que ne fait un proscrit, Moi dont l'Orphée était le dieu Morphée^. Si me faut-iP répondre à vos beaux vers, A votre prose et galante et polie.
Deux déités^, par leurs charmes divers.
Ont d'agréments votre lettre remplie^.
Si celle-ci n'est autant accomplie.
1. Il r<''pon(l à une lettre où Rainl- Evrcnioiid lui disait :
Vous possfîdcz tout ÎG hon sens Qui sert à consoler les maux do la vieillesse ; Vous avez plus de feu q,ue n'ont les jeunes gens ; Kux, moins que vous, de goût et de justesse.
2. Le dieu du sommeil. On sait ((u'il avait passé la moitié do sa vie à dormir, l'autre à ne rien faire. A l'Académie, romme ailleurs, si l'on en croit l'un de ses confrères. Pavillon, « il dort ». Il ne s'agit point d'un sommeil pesant et sans rêves, nuûs du « somnK! » léger, <i ])lein de délices «, ([u'il cé'lèbre dans le Songe d'un haintant du MogoL, et où il peut <-herelier coninii^ un rafraîchissement de sou inspiration.
3. Et pourtant il faut... Voyo/ le Discours à iM'"" de la Sablière, note du V. 31.
4. Los doux sœurs, Hortense et Marie-Anne Mancini, duchesses do Mazarin et de Bouillon.
5. Le régime votre lettre est placé entre le verbe auxiliaire et le participe, avec accord du participe. C'était une construction ancienne et familière, c[ui pourtant déjà tondait à dis- ])araitre. Corneille l'a plusieurs fois employée :
Mon père est mort, Elvirc, et la jiremière ùpéu Dont s'est armé Kodrigue a sa trame coupi-e.
(Cid, 798.) Aucun f'tnnncineut n'a leur jïioire flétrie. [Horace, 9C4.)
Nul ne s'en doit étonner à mon sens : Le mal me tient, Hortense vous amuse.
Cette déesse, outre tous vos talents.
Vous est encore une dixième Muse :
Les neuf m'ont dit adieu jusqu'au printemps.
Voilà, Monsieur, ce qui m'a empêché de vous remercier, aussitôt que je le devais, de l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire. Moins je méritais une lettre si obligeante, plus j'en dois être reconnaissant. Vous me louez de mes vers et de ma morale*, et cela de si bonne grâce que la morale a fort à souffrir, je veux dire la modestie.
L'éloge qui vient de vous Est glorieux et bien doux.
Tout le monde vous propose Pour modèle aux bons auteurs.
Vos beaux ouvrages sont cause Que j'ai su plaire aux neuf Sœurs^ :
Cause en partie, et non toute; Car vous voulez bien sans doute Que j'y joigne les écrits D'aucuns de nos beaux esprits.
J'ai profité dans Voiture; Et Marot par sa lecture M'a fort aidé, j'en conviens^.
Je ne sais qui fut son maître :
Que ce soit qui ce peut être, Vous êtes tous trois les miens.
1. Voyez dans rintroduction lus Fontaine. Au reste, il u'avait que cinq vers de Saint-Évremond. ans de plus que le poêle.
2. C'est trop de modestie. Il est vrai 3. Sur Voiture, voyez VHpttre à pourtant que, dans ses « ouvrages », Jiuct, notes des v. 4l>, 48, 50. Qu y moins dans ses écrits historiques verra Marot rapproché de Voiture, que dans ses pages les plus légères, « Il lut nos vieux auteurs, il exprima les plus délicatement épicuriennes, le suc de Rabelais, il emprunta de Saint-Évremond a des qualités fines Marot son tour. » (Sainte-Beuve, et sobres qui devaient plaire à La Causeries du lundi, VII, 520.)
MÎTTKIÎS 107
J'oubliais maître François, dont je me dis encore le disciple, aussi bien que celui de maîlre Vincent, et celui de maître Clément^. Voilà bien des maîtres pour un écolier de mon âge. Comme je ne suis pas fort savant en certain art de railleur, où vous excellez, je prétends en aller prendre de vous des leçons sur les bords de l'Hippocrène ; bien entendu qu'il y ait des bouteilles qui rafraîchissent^. Nous serons entourés de nymphes et de nourrissons du Parnasse, qui recueilleront sur leurs tablettes les moindres choses que vous direz. Je les vois d'ici qui apprennent dans votre école à juger de tout avec pénétration, et avec finesse.
Vous possédez cette science; Vos jugements en sont les règles et les lois : Outre cei'tains écrits que j'adore en silence, Gomme vous adorez Hortense et les deux Rois^.
Au même endroit où vous dites que vous voulez rendre un culte secret à ces trois puissances, aussi bien à M™^ Mazarin qu'aux deux Princes, vous me faites son portrait, en disant qu'il est impossible de le bien faire, et en me donnant la liberté de me figurer des beautés et des grâces à ma fantaisie. Si j'entreprends d'y toucher, vous défiez en son nom la vérité et la fable, et tout ce que l'imagination jieut fournir d'idées agréables et propres à enchanter. Je vous ferais mal ma cour si je me laissais rebuter par de telles difficultés. Il faut vous présenter votre héroïne autant que l'on peut. Ce projet est un peu vaste pour un génie aussi borné que le mien. L'entreprise vous conviendrait mieux qu'à moi, que l'on a cru jusqu'ici ne savoir représenter que des animaux. Toutefois, afin de vous plaire, et pour rendre ce portrait le plus approchant qu'il sera possible,
1. Maître François Rabelais, maître 2. L'Hippocrène et les bouteilles! Vincent Voiture, maître Clément Ma- 3. Hortense de Mazarin et les rot. deux rois de France et d'Angleterre,
j'ai parcouru le pays des Muses, et n'y ai trouvé en effet que de vieilles expressions que vous dites que l'on méprise. De là, j'ai passé aux pays des Grâces, où je suis tombé dans le même inconvénient. Les Jeux et les Ris sont encore des galanteries rebattues, que vous connaissez beaucoup mieux que je ne fais. Ainsi, le mieux que je puis faire est de dire tout simplement que rien ne manque à votre héroïne de ce qui plaît, et de ce qui plaît un peu trop .
Que vous dirai-je davantage?
Hortense eut du Ciel en partage La grâce, la beauté, l'esprit; ce n'est pas tout : Les qualités du cœur ; ce n'est pas tout encore : Pour mille autres appas le monde entier l'adore,
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre en ce point le dispute à la France : Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
0 vous, le chef de ses dévots.
De ses dévots à toute outrance,
Faites-nous l'éloge d'Hortense!
Je pourrais en charger le dieu du double mont' ;
Mais j'aime mieux Saint-Evremond.
Que direz-vous d'un dessein qui m'est venu dans l'esprit? Puisque vous voulez que la gloire de M""^ Mazarin remplisse tout l'univers, et que je voudrais que celle de jyjme (jg Bouillon allât au delà, ne dormons ni vous ni moi que nous n'ayons mis à fin une si belle entreprise. Faisonsnous chevaliers de la Table Pionde : aussi bien est-ce en Angleterre^ que cette chevalerie a commencé. Nous au-
1. Apollon, dieu du Parnasse, la breton Arthur, qui défendit la Grande montagne à la double cime. Bretagne, au cinquième siècle, contre
2. Une légende bien connue fait l'invasion des Saxons, et qui avait remonter l'origine de l'ordre cheva- sa cour à Caerléon dans le pays de lercsque de la Table Ronde au roi Galles,
rons deux fontes en notre équipage, et au haut de ces deux tentes les deux portraits des divinités que nous adorons ,
Nous attendrons le retour des feuilles et celui de ma santé, autrement il me faudrait chercher en litière les aventures. On m'appellerait le chevalier du rhumatisme : nom qui, ce me semble, ne convient guère à un chevalier errant. Autrefois que toutes saisons m'étaient bonnes, je me serais embarqué sans raisonner.
Rien ne m'eût fait souffrir, et je crains toute chose ; En ce point seulement je ressemble à l'Amour. Vous savez qu'à sa mère il se plaignit un jour
Du pli d'une feuille de rose
J'en reviens à ce que vous dites de ma morale, et suis fort aise que vous ayez de moi l'opinion que vous en avez. Je ne suis pas moins ennemi que vous du faux air d'esprit que prend un libertin*. Quiconque l'affectera, je lui donnerai la palme du ridicule.
Rien ne m'ens-asTe à faire un livre,
Mais la raison m'oblige à vivre En sage citoyen de ce vaste univers ; Citoyen qui, voyant un monde si divers.
Rend à son auteur les hommages
Que méritent de tels ouvrages.
Ce devoir acquitté^, les beaux vers, les doux sons,
Il est vrai, sont peu nécessaires ;
1. Sur les libertins ou esprits forts, cule do ce «faux air d'esprit », qui
voyez l'oraison funèbre d'Anne de nie avec affectation et comme par
Gonzague et le dernier chapitre des bravade.
Caractères de La Bruyère. Saint- 2. Ne s'en est-on pas acquitté un
Evremond a-t-il vraiment, comme il peu vite ? Ce qui va suivre sera
le laisse entendre, reconnu « avec le plus développé et plus chaleureux,
temps 11 la folie de l'incrédulité ? Ce M. Tainc a dit, avec un peu d'exagé-
qu'il semble condamner surtout , ration, que La Fontaine écrit d'a-
commc ici La Fontaine, c'est le ridi- vance le « dieu des bonnes gens ».
Mais qui dira qu'ils soient contraires A ces éternelles leçons?
On peut goûter la joie en diverses façons;
Au sein de ses amis répandre mille choses,
Et, recherchant de tout les effets et les causes,
A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau*.
Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau
M™^ de La Sablière se tient extrêmement honorée de ce que vous vous êtes souvenu d'elle, et m'a prié de vous en remercier. J'espère que cela me tiendra lieu de recommandation auprès de vous, et que j'en obtiendrai plus aisément l'honneur de votre amitié. Je vous la demande, monsieur, et vous prie de croire que personne n'est plus que moi votre, etc.