A S. A. S. MONSEIGNEUR LE DUC DE VENDÔME
Septembre 1689.
Prince vaillant, humain et sage, Avouez-nous que l'assemblage De ces trois bonnes qualités Vaut mieux que trois principautés.
Foi'ce grands pensent d'autre sorte.
S'ils ont raison, je m'en rapporte^; Mais je soutiens encore un point, C'est que souvent ils ne l'ont point.
Sans traiter ici cette affaire.
Comment, Seigneur, pouvez-vous faire?
Vous plaignez les peuples du Rhin^.
D'autre côté, le souverain Et l'intérêt de votre gloire Vous font courir à la victoire.
Vous n'aimez que guerre et combats, Même au sang trouvez des appas.
Rarement voit-on, ce me semble^ Guerre et pitié loger ensemble.
Aurions-nous des hôtes plus doux, Si l'Allemagne entrait chez nous ?
J'aime mieux les Turcs en campagne.
Que de voir nos vins de Champagne
1. Vcadômc (1654-1712) est ce 2. Je m'en rapporte, je m'en rap-
priiice aimable et corrompu qui fut, porto k vous. La Fontaine emploie
par intervalles, un grand capitaine, absolument s'en rapporter : « Mais
La Fontaine l'ut souvent son com- rapportons-nous-en » (Fables, X, 2).
mensal au Temple, dans cette société 3. Allusion à rincendie du Pala-
cpicurienne où il rencontrait Chau- tinat. lieu.
Profanes par des Allemands*.
Ces gens ont des hanaps^ trop grands;
Notre nectar veut d'autres verres 3.
En un mot, gardez qu'en nos terres
Le chemin ne leur soit ouvert.
Ils nous pourraient prendre sans vert^,
Prendre sans vert notre monarque !
Les conducteurs de cette barque
Y perdraient bientôt leur latin.
Lorraine eut le nez bien plus lin^;
1. «J'en veux à LaFonlaiuedecotte plaisanterie employée à justifier les horreurs de la guerre ou la diversion que la politique de Louis XIV faisait faire aux Turcs contre l'Allemagne ; et je ne me réconcilie pas avec lui quand je lis dans la même lettre la description qu'il fait des plaisirs et de la liberté de la société du Temple, c'est-àdire des Vendômes... La moquerie que ce libertin de bonne ou de mauvaise compagnie fait des protestants persécutés et des habitants du Palatinat me gâte la description qu'il me fait des plaisirs et de l'indépendance du Temple. Les libertins sont tenus d'être bons ; sans cela, ils déplaisent, comme le plaisir coupable et effronté en face de la douleur innocente. » (Saint-Marc-Girakuin, La Fontaine et les fabulistes.)
2. Hanap, grand vase à boire, réservé en général au principal convive.
3. A. de Musset, observe M. Régnier, semble s'être souvenu de ces vers dans les stances célèbres du Rhin allemand. Le sentiment est pourtant ici bien différent : il y a de la colère mêlée à l'ironie de Musset ; la raillerie de La Fontaine est sans amertume.
4. Prendre quelqu'un sans vert, c'est le surprendre, par allusion au jeu où chaque joueur doit être toujours muni d'uue branche verte, sous peine de donner un gage. On attribue à La Fontaine et à Champmeslé une
petite pièce intitulée : Je vous prends sans vert.
5. Le duc de Lorraine avait été plus heureux contre les Français : en ce mois de septembre, il piùt Mayence.
Nous supprimons le reste de cette lettre, fort instructive, mais un peu aux dépens de La Fontaine : notre poète ne s'y borne pas à une allusion bien dure à la révocation de l'édit de Nantes : il y fait le récit d'un de ces soupers du Temple qui causèrent tant de scandale plus tard, et dont il était déjà l'un des trop joyeux convives. Au reste, il sent que ce ton est déplacé :
Lus quolibets que je hasarde Sentent un peu le corps de garde.
11 ne faut pas étaler les faiblesses de La Fontaine, mais il ne faut i)as non plus les dissimuler. D'ailleurs, il n'est pas sans intérêt de savoir comment il vivait dans ce milieu de grands seigneurs. « La Fontaine a su, un des premiers, prendre avec les grands seigneurs le ton d'égalité qui convient aux gens de lettres... Lisez ses lettres et ses épîtres ; voyez-en le ton aimable et familier, quoique s'adressaut aux plus grands seigneurs de la cour. Voltaire n'est pas plus à son aise, et j'ajoute que Voltaire veut y être et le montrer. La Fontaine y est sans s'en occuper ot saus s'en enivrer. » (S.vi.\T-MARC-Giu.\Rm.\, La Fontaine et les fabulistes.)
Il faut se lever plus matin
Que ne font beaucoup de ces princes,
Pour pénétrer dans nos provinces.
Je vois ces héros retournés
Chez eux avec un pied de nez.
A S. A. S. monsiîi(;ni<:uu le iMiiNCH i>i; conti
Novembre 1689.
MONSErCNEUK,
On m'a dit tanl de fois <{ue Votre Altesse Sérénissime ('tait en chemin, et que mes lettres ne la trouveraient plus à I armée*, qu'enfin j ai manqué l'occasion de faire partir celle-ci. En quelque lieu cju'elle vous soit présentée, je vous dirai, à mon ordinaire, que les choses nous paraissent suspendues, tant en Flandre c[u'aux bords du Rhin; et, rien ne réveillant les esprits, il est arrivé un cJKingement dans la robe et dans les finances, qui nous a
donné matière de raisonner.
On dormait ici quand le Roi, Ayant ses raisons, et très sage, Parmi les gens d'un haut emploi A fait un vrai remu-ménage.
Et mis riarlay premièrement A la tête du Parlement^.
11 en est digne, et j ose dire Que Thémis en tout son empire Trouverait à peine aujourd'hui Un oracle approchant de lui.
Ne plaidez qu'ayant bonne cause :
C'est maintenant la seule chose Qui peut faire au gain du procès.
1. Le prince de la lîoche-sur-Yon, jirociireiirgénéral du Parlement, rein- Icvcnii jirinco d(! Gonli par la mort place lu promi(!r président de Novion. le son frère, servait comme voloii- Sur ce même Harlay, voyez les aire à l'armée du maréchal de Lorgcs. notes do l'Epître que La Fontaine lui