‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 70 sur 115 · GG · texte numérisé non relu

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J';ii trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume 2. Cela surprendra sans doute ceux qui le liront : on ne s'imaginera jamais qu'une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisir; car pour le principal point, qui est la conduite, j'avais mon guide; il m'était impossible de m'égarer. Apulée^

1. « Quand il imite la Psyché d'Apulce, il n'atteint qu'un style faux, à demi naïf et à demi fade. Sa gaieté et sa galanterie percent à travers le masque antique, mais timidement, sans oser se montrer, avec toutes sortes d'incertitudes et de disparates.

Son roman est une pastorale do courtisans modernes habillés àlagreet[u(', occupés à disserter longuement, à rire froidement et à sourire mignardement. Psyché était trop déesse pour être à sa place entre les mains do La Fontaine ; il n'ose être familier avec elle. Quant à être grave et respectueux, c'est ce qu'on ne lui demandera jamais. » (T.MNK, La l'niitaine et ses fables.) Ce jugement est trop absolu. Si on peut l'appliquer sans injustice à bien des passages où l'imagination do La Fontaine (^st vraiment trop peu antique, il ne fait pas hi part do certains autres où se retrouve le poète qui vient d'écrire

le premier recueil des Fables. Nous ne pouvions songer à donner tout le poème de Psyché avec ses longueurs et ses disparates; mais il nous a paru également impossible de le sacrifier tout entier.

2. Il y est revenu plusieurs fois, en effet : dans l'épilogue du premier recueil des Fables, il dit : « Retournons à Psyché. » Ce qui lui donna lo l>liis de mal est précisément ce qui fait le caractère équivoque de son œuvre ; c'est l'industrieuse combinaison d'un poème en l'honneur de Versailles récemment construit et d'un poème sur les aventures de Psyché.

;î. Apulée, rhéteur africain, né à Madaure, en Numidie, est un guide plein do v(-'rve, mais moins sur que ne lo croit La Fontaine. Il y a beaucoup à reprendre et pour la morale et |)Our le style dans son roman dos Métanuirphoses. Mais ce roman sert

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me fournissait la matière; il ne restait que la forme, c'està-dire les paroles : et d'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort malaisée^; c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela^, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers; que, si jamais elle m'a coûté, c'est dans cet ouvrage. Je ne savais quel caractère choisir : celui de l'histoire est trop simple; celui du roman n'est pas encore assez orné, et celui du poème l'est plus qu'il ne faut. Mes personnages me demandaient quelque chose de galant ; leurs aventures, étant pleines de merveilleux en beaucoup d'endroits, me demandaient quelque chose d'héroïque et de relevé. D'employer l'un en un endroit, et l'autre en autre, il n'est pas permis : l'uniformité de style est la règle la plus étroite que nous ayons. J'avais donc besoin d'un caractère nouveau, et qui fût mêlé de tous ceux-là : il me le fallait réduire dans un juste tempérament^. J'ai cherché ce tempérament avec un grand soin : que je l'aie ou non rencontré, c'est ce que le public m'apprendra.

Mon principal but est toujours de plaire^ : pour en venir là, je considère le goût du siècle. Or, après plusieurs expériences, il m'a semblé que ce goût se porte au galant et à la plaisanterie ; non que l'on méprise les passions; bien loin de cela, quand on ne les trouve pas dans un roman, dans un poème, dans une pièce de théâtre, on se plaint de

de cadro au récit des aventures de les éléments. 11 faut bien avouer quo Psyché, où il y a du charme et La Fontaine ne l'a pas rencontré parquelque poésie. Cet épisode y est tout dans son poème, traité d'ailleurs on histoire des Mille 4. 11 a dit dans la préface des et une Nuits : « il y avait une fois un Fables : « On ne considère eu France roi et une reine qui avaient trois que ce qui plait ; c'est la grande filles... » Voyez le livre de M. Mon- règle et pour ainsi dire la seule. » ceaux, Apulée, roman et magie, 1888. C'est aussi la règle qu'avaient eiablie

1. Voilà une illusion fort plaisante Corneille dans le Discours du poème et qui est bien d'un poète. dramatique et réi)ilre de la Suite du

2. Avec cela, malgré cela. Menteur, et Molière dans la Critique

3. Tempérament, juste mélange, de l'Ecole des femmes. qui mesure, combine, équilibre tous

leur absence; mais dans un conte comme celui-ci, qui est plein do merveilleux, à la vérité, mais d'un merveilleux accompagné de badincries, et propre à amuser des enfants*, il a lalhi badiner do[)iiis le commencement jusqu'à la lin; il a fallu chercher du galant et do la plaisanterie. Quand il ne l'aurait pas fallu, mon inclination m'y portait, et peutêtre y suis-je tombé en beaucoup d'endroits contre la raison et la bienséance^.

Voilà assez raisonné sur le genre d'écrire que j'ai choisi : venons aux inventions. Presque toutes sont d'Apulée, j'entends les principales et les meilleures. 11 y a quelques épisodes de moi, comme l'aventure de la grotte, le vieillard et les deux bergères, le temple de Vénus et son oi'igine, la description des enfers, et tout ce qui arrive à Psyché pendant le voyage qu'elle y fait, et à son retour jusqu'à la conclusion de l'ouvrage. La manière de conter est aussi de moi, et les circonstances^, et ce que disent les personnages. Enfin ce que j'ai pris de mon auteur est la conduite et la fable; et c'est en effet le principal, le plus ingénieux et le meilleur de beaucoup. Avec cela j'y ai changé quantité d'endroits, selon la liberté ordinaire que je me donne*.

Il serait long, et même inutile, d'examiner les endroits où j'ai quitté mon original, et pourquoi je l'ai quitté. Ce

1. Le mytho de Psyclic-, symbole 3. Si les faits, la faille, pour le des épreuves mort elles et des inimor- fond, ne sont pas de lui, il les a ornés telles destinées de l'àme, a peut-être et précisés de mille détails particuune portée plus haute que La Fontaine liers qui lui sont propres. Ainsi, dans n'aperçoit pas ; mais, encore une fois, l'avertissement du second recueil des Apulée lui-même ne l'a traité qu'en Fables, il dira qu'il a essayé d'éviter fable milésienne, en conte de fées, la monotonie en étendant davantai^e comme nous dirions. « les circonstances des récits n qu'il

2. Con\meut ri'-sisler à cela? Oui, recevait de ses précurseurs.

son inclination l'y portait ; mais, ici, 4. Ce mot est remarquable <;t

il n'a pas trop p()ché contre la bien- prouve que La Fontaine avait uue

sé'ance ; c'est la convenance littéraire conscience assez claire de son origi-

et la puret(' du goiHqu'il a parfois un nalité. peu choquées.

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n'est pas à force de raisonnement qu'on fait entrer le plaisir clans l'âme de ceux qui lisent : leur sentiment me justifiera, quelque téméraire que j'aie été; on me rendra condamnable, quelque raison qui me justifie. Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage sans relation à ce qu'a fait Apulée, et ce qu'a fait Apulée sans relation à mon livre, et là-dessus s'abandonner à son goût.

Assez d'autres fautes me seront reprochées, sans doute; j'en demeurerai d'accord, et ne prétends pas que mon ouvrage soit accompli : j'ai tâché seulement de faire en sorte qu'il plût, et que même on y trouvât du solide aussi bien que de l'agréable.

C'est pour cela que j'y ai enchâssé des vers en beaucoup d'endroits, et quelques autres enrichissements, comme le voyage des quatre amis, leur dialogue touchant la compassion et le rire, la description des enfers, celle d'une partie de Versailles. Cette dernière n'est pas tout à fait conforme à l'état présent des lieux; je les ai décints en celui où dans deux ans on les pourra voir^. Il se peut faire que mon ouvrage ne vivra pas si longtemps ; mais quelque peu d'assurance qu'ait un auteur qu'il entretiendra un jour la postérité, il doit toujours se la proposer autant qu'il lui est possible, et essayer de faire les choses pour son usage.

1. Los travaux du cliAteau et du suivis pendant plus de vingt ans.

parc de Versailles avaient ('té com- La Fontaine en parlait, comme il

mencés en IGOl par Louis XIV, qui avait parlé de Vaux, d'après des

trouvait ennuyeux le séjour de Saint- mémoires qu'il avait consultés. (Teruiaiii-en-Liiye ; ils lurent pour-

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LES QUATRIi AMIS A VERSAILLES

Quatre amis, dont la connaissance avait commencé par le Parnasse^, lièrent une espèce de société que j'appellerais académie si leur nomlire eût été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et qu'ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belleslettres, ils profitaient de l'occasion : c'était toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autres, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs^. L'envie, la malignité, ni la cabale, n'avaient de voix parmi eux^. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient pointa ceux des modernes les louanges qui leur sont dues^, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères^ lorsque quelqu'un d'eux tombait dans la maladie

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