‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 76 sur 115 · C'est la « pitié charmante » dé · texte numérisé non relu

C'est la « pitié charmante » dé

l'on me faisait pleurer lorsque je dois rire. C'est pourquoi, encore une fois, continuez connue vous avez commencé.

— Laissons-lui reprendre haleine aupai'avant, dit Acante : le grand chaud étant passé, rien ne nous empêche de sortir d'ici, et de voir en nous promenant les endroits les plus agréables de ce jardin. Bien que nous les ayons vus plusieurs fois, je ne laisse pas d'en être touché, et crois qu'Ariste et Polyphile le sont aussi. Nous nous assoirons sur l'herbe menue pour écouter Polyphile, et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira l'âme d'une douce mélancolie^. Quand le soleil nous verra pleurer, ce ne sera pas un grand mal : il en voit bien d'autres par l'univers qui en font autant, non pour le malheur d'autrui, mais pour le leur propre. » Acante fut cru, et on se leva.

Au sortir de cet endroit, ils firent cinq ou six cents pas sans rien dire. Gelaste, ennuyé de ce long silence, l'interrompit; et fronçant un peu son sourcil : « Je vous ai, dit-il, tantôt laissés mettre le plaisir de rire après celui de pleurer : trouverez-vous bon que je vous guérisse de cette erreur? Vous savez que le rire est ami de l'homme^, et le mien particulier; m'avez-vous cru capable d'abandonner sa défense sans vous contredire le moins du monde? — Hélas! non, repartit Acante; car, quand il n'y aurait que le plaisir de contredire, vous le trouvez assez grand pour nousengager en une très longue et très opiniâtre dispute^. » Ces paroles, à quoi Gelaste ne s'attendait point, et qui Tfirent faire un petit éclat de risée, l'interdirent un peu. Il

1. Voilà bien Racine, c<^lui qui, so- 3. C'est en lisant de telles réjili- ^on le mot de M""' dt: Mainlenon, ques qu'on se persuade que Gelaste I veut pleurer >i. est Chapelle plutôt que Molière.

2. Mieulx est (le rirt que Au Iiinnos escrirt, Pour (;(; (lue rire est lu prcipre (l(; riioiriiiie,

(Kahklais, Aux lecteurs.)

en revint aussitôt. « Vous croyez, dit-il, vous sauver par là ; c'est l'ordinaire de ceux qui ont tort, et qui connaissent leur faible, de chercher des fuites ; mais évitez tant que vous voudrez le combat, si faut-il *^ que vous m'avouiez que votre proposition est absurde, et qu'il vaut mieux rire que pleurer.

— A le prendre en général comme vous faites, poursuivit Ariste, cela est vrai; mais vous falsifiez notre texte. Nous vous disons seulement que la pitié est celui des mouvements du discours que nous tenons le plus noble, le plus excellent, si vous voulez; je passe encore outre, et le maintiens le plus agréable : voyez la hardiesse de mon paradoxe !

— 0 dieux immortels! s'écria Gelaste, y a-t-il des gens assez fous au monde pour soutenir une opinion si extravagante? Je ne dis pas que Sophocle et Euripide ne mt divertissent davantage que quantité de faiseurs de comédies; mais mettez les choses en pareil degré d'excellence quitterez-vous le plaisir de voir attraper deux vieillard par un drôle comme Phormion^, pour aller pleui'ei- avé la famille du roi Priam?^ — Oui, encore un coup, je I quitterai, dit Ariste. — Et vous aimerez mieux, ajout Gelaste, écouter Sylvandre faisant des plaintes que d'ei tendre Hylas entretenant agréablement ses bergères?* C'est un autre point, poursuivit Ariste; mettez les chose comme vous dites, en pareil degré d'excellence, je voi répondrai là-dessus : Sylvandre, après tout, pourrait fai

1. Il faut bien ])ourtiint. .. On a déjà, 4. Hylas, berger nioqueiir et sec rencontré cette tournure. tique, qui raille les amoureux trans

2. Le Phormion, comédie de Té- est le personnage gai de VAstrée. ronce, ainsi appelé du nom d'un pa- Fontaine ne l'a pas oublié dans l'éb rasite qui sert les intérêts d'un Jeune che de son opéra d'J,v<re'c,j)as j) homme aux dépens de deux vieillards que le fidèle Céladon, hérob du me dont il feint d'être l'allié. Molière s'est roman, tendre et plaintif aut souvenu du Phormion dans les Four- qu'Hylas est ironique et volage. D. beries de Scapin. une ballade, il oppose aussi à C^

3. Comme dans Vliccube et les don, « amant d'élite », Hylas « pat Troyeimes d'Euripide. des indiscrets ».

de telles plaintes, ([ue vous les préféreriez vous-même aux l)ons mois d'IIylas.

— Aux bons mots d'Hylas ! repartit Gelaste : pensezvous bien à ce que vous dites? Savez-vous quel homme c'est que l'Hylas de qui nous parlons? C'est le véritable héros d'Astrée : c'est un homme plus nécessaire dans le roman qu'une douzaine de Céladons. — Avec cela, dit Ariste, s'il y en avait deux, ils vous ennuieraient; et les autres, en quelque nombre qu'ils soient, ne vous ennuient point. Mais nous ne faisons qu'insister l'un et l'autre pour notre avis, sans en apporter d'autre fondement que notre avis même. Ce n'est pas là le moyen de terminer la dispute, ni de découvrir qui a tort ou qui a raison.

— Cela me fait souvenir, dit iVcante, de certaines gens dont les disputes se passent entières à nier et à soutenir, et point d'autre preuve. Vous en allez voir une pareille si vous ne vous y prenez d'autre sorte.

— C'est à quoi il faut remédier, dit Ariste ; cette matière en vaut bien la peiïie, et nous peut fournir beaucoup de choses dignes d'être examinées. Mais, comme elles mériteraient plus de temps que nous n'en avons, je suis d'avis de ne toucher que le principal, et qu'après nous réduisions la dispute au jugement qu'on doit faire de l'ouvrage de Polyphile, afin de ne pas sortir entièrement du sujet jiour lequel nous nous rencontrons ici. Voyons seulement qui établira le premier son opinion. Comme Gelaste est l'agresseur, il serait juste que ce fût lui. Néanmoins je commencerai, s'il le veut.

— Non, non, dit Gelaste, je ne veux point qu'on m'accorde de privilège : vous n'êtes pas assez fort pour donner de l'avantage à votre ennemi. Je vous soutiens donc que, les choses étant égales, la plus saine partie du monde préférera toujours la comédie à la tragédie^. Que dis-je,

1. C'est élargir singuliéreniont lo l'emincs (1(103), Molière avait déjà opdObat. Dans la Critique de l'Ecole des posé et prcférc! la comédie à la tra-

la plus saine partie du monde ? mais tout le monde. Je vous demande où le goût universel d'aujourd'hui se porte. La cour, les dames, les cavaliers, les savants, le peuple, tout demande la comédie, point de plaisir que la comédie. Aussi voyons-nous qu'on se sert indifféremment de ce mot de comédie pour qualifier tous les divertissements du théâtre. On n'a jamais dit : Les tragédiens, ni : Allons à la tragédie.

— Vous en savez mieux que moi la véi'itable raison, dit Ariste, et que cela vient du mot de bourgade, en grec*. Comme cette érudition serait longue, et qu'aucun de nous ne l'ignore, je la laisse à part, et m'arrêterai seulement à ce que vous dites. Parce que le mot de comédie est pris abusivement pour toutes les espèces du dramatique, la comédie est préférable à la tragédie : n'est-ce pas là bien conclure? Gela fait voir seulement que la comédie est plus commune ; et parce qu'elle est plus commune, je pourrais dire qu'elle touche moins les esprits.

— Voilà bien conclure à votre tour, répliqua Gelaste : le diamant est plus commun que certaines pierres ; donc le diamant touche moins les yeux. Hé ! mon ami ! ne voyezvous pas qu'on ne se lasse jamais de rire? On peut se lasser du jeu, de la bonne chère, mais de rire, point. Avez-vous entendu dire à qui que ce soit : Il y a huit jours entiers que nous rions; je vous prie, pleurons aujourd'hui ?

— Vous sortez toujours, dit Ariste, de notre thèse, et apportez des raisons si triviales que j'en ai honte pour vous^.

gédie. Lysidas, qui y défend les piè- 1. De côm'c, bourg, et ôd'c, chant, ces sérieuses, se plaint de la vogue Mais c'est une question, et l'on admet des comédies : « Tout le monde plus généralement aujourd'hui la dii- ~ donne là-dedans aujourd'hui ; on ne finition como^, repas joyeux, qui accourt plus qu'à cela; et l'on voit une compagnait ces fêtes, solitude eflroyable aux grands ou- 2. Décidément, Boileau lui-mèu\e vrages, lorsque des sottises ont tout n'aurait pas ainsi parlé à Molière ; Paris. » mais c'est ainsi qu'il pouvait parler à

— Voyez un peu rii(^niine difficile! reprit Gelaste. Et vrainienl, puisqiK^ vous voulez <{ueje discoure de la comédie et du rire en philosophe platonicien, j'y consens; faitesmoi seulement la grâce de m'écouler. Le plaisir dont nous devons faire le plus de cas est toujours celui qui convient le mieux à notre nature; car c'est s'unir à soi-même que de le goûter. Or y a-t-il rien qui nous convienne mieux que le rire? Il n'est pas moins naturel à l'homme que la raison ; il lui est même particulier : vous ne trouverez aucun animal qui rie*, et en rencontrerez quelques-uns qui pleurent. Je vous défie, tout sensible que vous êtes, de jeter des larmes aussi grosses que celles d'un cerf qui est aux abois, ou du cheval de ce pauvre prince dont on voit la pompe funèbre dans l'onzième livre de V Enéide^. Tombez d'accord de ces vérités; je vous laisserai après pleurer tant qu'il vous plaira : vous tiendrez compagnie au cheval du pauvre Pallas, et moi je rirai avec tous les hommes. »

La conclusion de Gelaste fit rire ses trois amis, Ariste comme les autres : après quoi celui-ci dit : « Je vous nie vos deux propositions, aussi bien la seconde que la première. Quelque opinion qu'ait eue l'école^ jusqu'à présent, je ne conviens pas avec elle que le rire appartienne à l'homme privativement^ au reste des animaux. Il faudrait

Chapelle, que ses amis U'aitaient en exprimer le plaisir ou la douleur de

bouffon plaisant. l'âme, u (Buffon, De l'Homme.)

1. (I Les animaux ne rient point de 2. Il s'agit des funérailles du jeune

joie, romme ils ne répandent point de Pallas, fils d'Evandre, et que Turnus

pleurs de tristesse. Le cerf peut lais- a immolé. Son ciieval de guerre suit

ser couler une humeur de ses yeux les obsèques et pleure :

lorsqu'il est aux abois, le chien „ , „ t ,r.,i

aussi quand on le dissèque vivant ; y, lacrimans guttisque humectât gramllbus

mais ils ne pleurent point leurs amis, [ora.

comme nous ; ils n'éclatent point do 3 L'école, la philosophie, consi-

nre comme nous a 1.1 vue dun objet ^^.^.^ ^^^^ ^^^ enseignement dog-

comique : 1 homme est le seul animal ,^^^^^ . „ j-^s^rai librement des

qui plc.re et ne. (Voltaire, /).ci.o^- ^.^ts de l'écoie. .. (Descartes, Dis-

naire philosophique. - /^.m) « Le ,ours de la Méthode.)

nre et les pleurs sont des sitines ,,.■.■ » i • ..

i- ■•'.,,. , . " 4. Pnvativcment, exclusivement.

particuliers a 1 espèce humaine pour

entendre la langue de ces derniers pour connaître qu'ils ne rient point. Je les tiens sujets à toutes nos passions : il n'y a, pour ce point-là, de différence entre nous et eux que du plus au moins, et en la manière de s'exprimer*. Quant à votre première proposition, tant s'en faut que nous devions toujours courir après les plaisirs qui nous sont les plus naturels, et que nous avons le plus à notre commandement^, que ce nest pas même un plaisir de posséder une chose très commune. De là vient que dans Platon l'Amour est fils de la pauvreté, voulant dire^ que nous n'avons de passion que pour les choses qui nous manquent, et dont nous sommes nécessiteux. Ainsi le rire, qui nous est, à ce que vous dites, si familier, sera, dans la scène, le plaisir des laquais et du menu peuple; le pleurer, celui des honnêtes gens'*.

— Vous poussez la chose un peu trop loin, dit Acante; je ne tiens pas que le rire soit interdit aux honnêtes gens. — Je ne le tiens pas non plus, reprit Ariste. Ce que je dis n'est que pour payer Gelaste de sa monnaie. Vous savez combien nous avons ri en lisant Térence^, et combien je ris en voyant les Italiens : je laisse à la porte ma raison et mon argent, et je ris après tout mon soûl. Mais

1. Cet aperçu sur l'àme des bètes 4. L'homme pleme, et voilà son plus beau ne serait-il pas de La Fontaine plus [pririlège. que de Boileau ? (Delilli;, Pitié, ch. I.)

2. Que nous avons le plus à notre ^ Térence a déjà été loué plu8 commandement, qui sout le plus a jj.,^,^ jj ^^ ^emlAo pas que son cominotre disposition, sous notre main. ^^^ gj ^-^^^gj ^^ ^^.jj^.^ ^^j^ ^1^ ^^ J'ai les choses, Cliton, à mon commandement. ^„^g ^ ^^i^^ éclater le rire : mais on

(CoR.NEiLLE, Menteur, IV, 3.) gait en quelle singulière estime U

Gélaste, en épicurien, a glorifié la était tenu par les « honnêtes gens »

« Nature » ; Ariste répond n en phi- du xvii" siècle. Quant aux farces ita-

losophe platonicien « : ce que Gélaste liennes, si diflërentes des fines comé-

avait promis de l'aire et n'a pas fait, dies de Térence, il est douteux que

3. Sorte de proposition al)solue : Boileau y prit toujours un si vif plai- Platon entendant dire par là... Cette sir: il n'aimait pas à laisser sa raison théorie est exposée par Socrate, dans à la porte. Ce qu'il reprochera précile Banquet, mais il l'attribue à Dio- sèment à Molière dans V Art poétique, time, femme de Mantinée. c'est d'avoir mêlé la farce à la comédie.

(}ue les belles tragédies ne nous donnent une volupté plus grande que celle qui vient du comique, Gelaste ne le niera pas lui-même, s'il y veut faire réllexion*.

— 11 faudrait, repartit froidement Gelaste, condamner à une très grosse amende ceux qui font ces tragédies dont vous nous parlez. Vous allez là pour vous réjouir, et vous y trouvez un homme qui pleure auprès d'un autre homme, et cet autre auprès d'un autre, et tous ensemble avec la comédienne qui représente Andromaque^, et la comédienne avec le poète : c'est une chaîne de gens qui pleurent, comme dit votre Platon'. Est-ce ainsi que l'on doit contenter ceux qui vont là pour se réjouir?

— Ne dites point qu'ils y vont pour se réjouir, reprit Ariste; dites qu'ils y vont pour se divertir. Or je vous soutiens, avec le même Platon, qu'il n'y a divertissement égal à la tragédie, ni qui mène plus les esprits où il plaît au poète*. Le mot dont se sert Platon fait que je me figure le même poète se rendant maître de tout un peuple, et faisant aller les âmes comme des troupeaux et comme s'il avait en

1. Voyez ce que dit La Bruj'ère sur « plus de six larmes » à Androinaqne, la supériorité de la tragédie, dans le interprétée par une troupe de camtrès curieux passage des Ouvrages de pagne. Quant au trait suivant, « et la i'£',ç/>rj< sur le rire et les pleurs. «De comédienne arec le poète », il ne tous les plaisirs de l'âme, dit Vol- doit pas étonner : Racine surveiltaire) je tiens que le premier est lait et dirigeait les répétitions de ses une tragédie bien jouée. » (Lettre pièces, il s'appliqua surtout à former au landgrave de flesxc-Cassel, 7 avril le talent do M"" du Parc; d'oii la 1764.) plaisanterie de Gelaste.

2. L'Aiidrnmaqiie de Racine (Gré- .3. « C'est ainsi que la Muse, inspilaste ici doit se tourner vers Acan(fi rant par olle-mr'mfi les poètes, et avec un sourire) avait été représentée ceux-ci communiquant à d'autres leur en novembre 1007. C'est Mlle du Parc enthousiasme, on voit comme une qui faisait le rôle d".4ndromaque : chaîne d'hommes inspirés » [Ion). La elle venait do quitter la troupe de Fontaine aime à invoquer « le bon Molière pour l'Hôtel de Bourgogne, Plalon », dont son ami Maucroix traet devait mourir rann(''o suivante, duisit plusieurs dialogues. Il est inti'- Nous savons qu'elle fut très ton- ressaut de rapprodier de ce passage chante dans la plus touchanle des les livres III et X delà Rèpubliqtie, tragédies. Les femmes surtout furent où il est tpu'Stion de la tragédie et de charmées. .Même en province, à Vitr('', la comédie, des pleurs et du rire. M"» de Sévigné, peu favorable à 4. Minas, XVII.

Racine, accordait, quatre ans après,

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ses mains la baguette du dieu Mercure. Je vous soutiens, dis-je, que les maux d'autrui nous divertissent, c'està-dire qu'ils nous attachent l'esprit.

— Ils peuvent attacher le vôtre agréablement, poursuivit Gelaste, mais non pas le mien. En vérité, je vous trouve de mauvais goût. Il vous suffit que l'on vous attache l'esprit; que ce soit avec des charmes agréables ou non, avec les serpents de Tisiphone^, il ne vous importe. Quand vous me feriez passer l'effet de la tragédie pour une espèce d'enchantement, cela ferait-il que 1 effet de la comédie n'en fût un aussi? Ces deux choses étant égales, serez-vous si fou que de préférer la première à l'autre?

— Mais vous-même, reprit Ariste, osez-vous mettre en comparaison le plaisir du rii-e avec la pitié? la pitié, qui est un ravissement, une extase? Et comment ne le seraitelle pas, si les larmes que nous versons pour nos propres maux sont, au sentiment d'Homère, non pas tout à fait au mien; si les larmes, dis-je, sont, au sentiment de ce divin poète, une espèce de volupté? Car en cet endroit il fait pleurer Achille et Priam, l'un du souvenir de Patrocle, l'autre de la mort du dernier de ses enfants; il dit qu'ils se soûlent^ de ce plaisir; il les fait jouir du pleurer, comme si c'était quelque chose de délicieux.

— Le ciel vous veuille envoyer beaucoup de jouissances pareilles! reprit Gelaste; je n'en serai nullement jaloux. Ces extases de la pitié n'accommodent pas un homme de

1. Tisiphone. une des trois Furies, abondantes, prosterné aux pieds d'Aporte, comme Alecton et Mégère, des chille ; et l'autre, Achille, pleure son serpents enroulés autour de sa tète, père et pleure aussi Patrocle j et

2. Qu'ils se rassasient. Corneille dit, leurs sanglots dans la demeure au dAns Pcrtharite [Y, 1695) : Soûle-toi loin retentissent. Mais quand le divin de son sang !» — « Il parla ainsi, et Achille se fut rassasié du charme des

dans le cœur d'Achille il fit naître le pleurs » (Iliade, ch. XXIV. ^ ^

désir de pleurer son père. Achille le ji^iheureux dout lecœm-aesait pasc-o.ume ou prit par la main. et. doucement, il [aime,

écarta le vieillard. Et tous deux ils se Et qui n'a pas connu la douceur de pleurer ! souvinrent : l'un d'Hector, le tueur (Voltaire.)

d'hommes, et il verse des larmes

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mon humeur. Le rire a pour moi quelque chose de plus vif et de plus sensible : enfin le rire me rit davantage. Toute la nature est en cela de mon avis. Allez-vous-en à la cour de Cythérée, vous y trouverez des ris, et jamais de pleurs.

— Nous voici déjà retombés, dit Ariste, dans ces raisons qui n'ont aucune solidité : vous êtes le plus frivole défenseur de la comédie que j'aie vu depuis longtemps.

— Et nous voici retombés dans le platonisme, répliqua Gelaste : demeurons-y donc, puisque cela vous plaît tant. Je m'en vais vous dire quelque chose d'essentiel contre le pleurer, et veux vous convaincre par ce même endroit d'Homère dont vous avez fait votre capital^. Quand Achille a pleuré son soûl (par parenthèse, je ci'ois qu'Achille ne riait pas de moins bon courage; tout ce que font les héros, ils le font dans le suprême degré de perfection); lorsque Achille, dis-je, s'est rassasié de ce beau plaisir de verser des larmes, il dit à Priam : « Vieillard, tu es misérable : « telle est la condition des mortels, ils passent leur vie « dans les pleurs. Les dieux seuls sont exempts de mal, « et vivent là-haut à leur aise, sans rien souffrir^. » Que répondrez-vous à cela?

— Je répondrai, dit Ariste, que les mortels sont mortels quand ils pleurent de leurs douleurs; mais, quand ils pleurent des douleurs d'autrui, ce sont proprement des dieux.

— Les dieux ne pleurent ni d'une façon ni d'une autre, reprit Gelaste : pour le rire, c'est leur partage. Qu'il ne soitainsi^ : Homère dit en un autre endroit que, quand les

1. Votre argumcat capital, le fort tristesse, « car à r[iioi bon les tristes de votre défense. pleurs ? Vivre dans la douleur, tel

2. La traduction de Gelaste est des est le sort que les dieux ont fait aux plus libres, à la manière dos « belles misérables mortels : eux seuls sont infidèles » de ce temps. Acliillc ne exempts de peines. »

dît point à Priam: «Tu es misérable. I) 3. Qu'ainsi ne soit, pour qu'on ne

Il l'invite à s'asseoir et à calmer sa doute pas qu'il en soit ainsi. Vaugelas

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