II faut condamner aussi le peu
chant au rire, car on ne se livre pas i une grande gaieté sans que râm< éprouve une grande agitation. — Il m< semble. — Alors ne souffrons pas qu'on représente devant nous des hommes graves, encore moins def dieux, dominés par le rire. — Non assurément. — Et, s'il faut t'en croire nous reprendrons Homère d'avoir dit «Un rire inextinguible éclata parmilef bienheureux habitants de l'Olympe quand ils tarent Vulcain s'agitci pour les servir. » (République, III trad. Cousin.)
3. « La pitié naturelle est iondé* sur les rapports que nous avcmsavet l'objet qui souft're; elle est d'autani plus vive que la ressemblance, Is conformité de nature est plus grande.»
( B u r l'o N . Quadrupèdes.)
qui vraisemblablement ne nous arriveront jamais^, nous n'y prenons point de part, et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage ne soit excellent, que le poète ne nous transforme, que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse, et ne nous mettions en la place de quelque roi. Alors j'avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère, mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pleins des choses que nous avons vues, et incapables de tout plaisir. La comédie, n'employant que des aventures ordinaires et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours plus ou moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, elle nous fait rii^e. La tragédie nous attache, si vous voulez; mais la comédie nous amuse agréablement, et mène les âmes aux Champs Elysées, au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour pi'euve infaillible de ce que j'avance, prenez garde que, pour effacer les impressions que la tragédie avait faites en nous, on lui faisait souvent succéder un divertissement comique; mais de celui-ci à l'autre il n'y a point de retour : ce qui vous fait A^oir que le suprême degré du plaisir, après quoi il n'y a plus rien, c'est la comédie. Quand on vous la donne, vous vous en retournez content et de belle humeur; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et rempli de noires idées. C'est ce qu'il y a à gagner avec les Orestes et les OEdipes, tristes fantômes qu'a évoqués le poète magicien dont nous avons parlé tantôt. Encore serions-nous heureux s'ils excitaient le terrible toutes les fois que Ton nous les fait paraître : cela vaut mieux que de s'ennuyer; mais où sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces
1. « Lorsque vous peignez des donne l'essor, et qui souvent laisse
héros, vous laites ce que vous vou- le vrai pour attraper le merveilleux,
lez : ce sont des portraits à plaisir, Mais, lorstpie vous peignez les
où l'on ne cherche j>oint de ressent- hommes, il faut peindre d'après na-
■falance ; et vous n'avez, ((u'à suivre lure. » {Mni.iKHK, (rUiquc de l'Ecole
"les traits d'une imagination qui se des femmes.)
256 ŒUVIiES DIVERSES DE LA FONTAINE
choses au vif? Je ne veux pas dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec Sophocle; je dis seulement qu'il n'y en a guère*. La difficulté n'est pas si grande dans le comique ; il est plus assuré de nous toucher, en ce que ses incidents sont d'une telle nature que nous nous les appliquons à nous-mêmes plus aisément.
— Cette fois-là, dit Ariste, voilà des raisons solides, et qui méi'itent qu'on y réponde; il fauty tâcher. Le même ennui qui nous fait languir j^endant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres beautés, est commun à la comédie et à tous les ouvrages de l'esprit, particulièrement aux vers : je vous le prouverais aisément si c'était la question; mais, ne s'agissant que^ de comparer deux choses également bonnes, chacune selon son genre, et la tragédie, à ce que vous dites vous-même, devant l'être souverainement, nous ne devons considérer la comédie que dans un pareil degré. En ce degré donc vous dites qu'on peut passer de la tragédie à la comédie; et de celle-ci à l'autre, jamais. Je vous le confesse, mais je ne tombe pas d'accord' de vos conséquences ni de la raison que vous apportez. Celle qui me semble la meilleure, est que dans la tragédie nous faisons une grande contention' d'âme; ainsi on nous représente ensuite quelque chose qui délasse notre cœur, et nous remet en l'état où nous étions avant le spectacle, afin que nous en puissions sortir ainsi que d'un songe. Par votre propre raisonnement, vous voyez déjà que la comédie touche beaucoup moins que la tragédie. Il reste
1. Il y en avait et il y en a toujours particule d'un si grand usage {que),
très peu; mais il y en avait. Sans j'ai cru
parler du vieux Corneille, Racine 3. Contention, effort de l'esprit et
était là; il avait donné Andromagitc de toutes les forces de l'âme qui se
et donna Britannicus l'année même tendent. C'est précisément cette
o\i-pa.rvit Psyché. « contention » qui doit déplaire à
2. Mais comme il ne s'agit... Cette Gélaste. Il eût dit, sans doute, avec locution conjonctive était si employée Montaigne : « Il faut fuyr toutes conque le grammairien Desmarais écri* tentions. » Ariste, dans tout ce morvait sans scrupule : « S'ag^issant d'une ceau, parle on critique philosophe.
poibiKs 257
à prouver que celte dernière est beaucoup plus agréable que l'autre. Mais auparavant, de crainte que la mémoire ne m'en échappe, je vous dirai qu'il s'en faut bien que la tragédie nous renvoie chagrins et mal satisfaits, la comédie tout à fait contents et de belle humeur; car, si nous apportons à la tragédie quelque sujet de tristesse qui nous soit propre, la compassion en détourne l'effet ailleurs, et nous sommes heureux de répandre pour les maux d'autrui les larmes que nous gardions pour les nôtres^. La comédie, au contraire, nous faisant laisser notre mélancolie à la porte, nous la rend lorsque nous sortons. Il ne s'agit donc que du temps que nous employons au spectacle et que nous ne saurions mieux employer qu'à la pitié. Premièrement, niez-vous qu'elle soit plus noble que le rire?
— 11 y a si longtemps que nous disputons, x'epartit Gelaste, que je ne vous veux plus rien nier.
— Et moi je vous veux prouver quelque chose, reprit Ariste ; je vous veux prouver que la pitié est le mouvement le plus agréable de tous. Votre erreur provient de ce que vous confondez ce mouvement avec la douleur. Je crains celle-ci encore plus que vous ne faites : quant à l'autre, c'est un plaisir, et très grand plaisir. En voici quelques raisons nécessaires, et qui vous prouveront par conséquent que la chose est telle que je vous dis. La pitié est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon gré^. Y a-t-il quelqu'un qui veuille passer pour un homme dur et impénétrable à ses traits? Or, qu'on ne fasse les choses louables avec un très grand plaisir, je m'en rapporte à la satisfaction inté-
1. 0 La pitié est une douleur que 2. « Une grande âme est au-dessus
nous sentons à la vue d'un mal im- de l'injure, de l'injustice, de la dou-
mérité qui arrive à autrui et que nous leur, de la moquerie, et elle serait
croyons pouvoir un jour nous attein- invidnérable si elle ne souffrait par
drc. » {AmstotE, Rhétorique, 11,8.) — la compassion. » (La Hnuviinf, De
«La pitié est un sentiment mêlé de tris- L'Homme. ) tesse et d'amour 11. (Valvi:nmuili:s, )
rieure des gens de bien; je m'en rapporte à vous-même, et vous demande si c'est une chose louable que de rire. Assurément ce n'en est pas une, non plus que de boire et de manger, ou de prendre quelque plaisir qui ne regarde que notre intérêt. Voilà donc déjà un plaisir qui se rencontre en la tragédie, et qui ne se rencontre pas en la comédie. Je vous en puis alléguer beaucoup d'autres. Le principal, à mon sens, c'est que nous nous mettons audessus des rois par la pitié que nous avons d'eux, et devenons dieux à leur égard, contemplant d'un lieu tranquille leurs embarras, leurs afflictions, leurs malheurs; ni plus ni moins que les dieux considèrent de l'Olympe les misérables mortels. La tragédie a encore cela au-dessus de la comédie, que le style dont elle se sert est sublime; et les beautés du sublime, si nous en croyons Longin* et la vérité, sont bien plus grandes et ont tout un autre effet que celles du médiocre. Elles enlèvent l'âme, et se font sentir atout le monde avec la soudaineté des éclairs. Les traits comiques, tout beaux qu'ils sont, n'ont ni la douceur de ce charme ni sa puissance. 11 est de ceci comme d'une beauté excellente, et d'une autre qui a des grâces : celle-ci plaît, mais l'autre ravit. Voilà proprement la différence que l'on doit mettre entre la pitié et le rire. Je vous apporterais plus de raisons que vous n'en souhaiteriez, s'il n'était temps de terminer la dispute. Nous sommes venus pour écouter Polyphile; c'est lui cependant qui nous écoute avec beaucoup de silence et d'attention, comme vous voyez ^.
— Je veux bien ne pas répliquer, dit Gelaste, et avoir cette complaisance pour lui; mais ce sera à condition que
1. Boileau, qui cite ici le rhéteur aux prises Gélaste, qui se moque, et Longin , devait traduire et para- Ariste, qui disserte — tous deux un phrasor le Traité du Sublime qu'on peu longuement. S'il ne conclut pas, lui atU'ibue. on devine qu'il est moins éloigne' de
2. On aurait aimé avoir l'avis de l'opinion d'Ariste. Polyphile: mais il se borne à mettre
vous no piVîtendroz pas ni'avoir ronvaincu; sinon, continuons la dispute.
— Vous ne me ferez point en cela de tort, reprit Polyphile; mais vous en ferez peut-êti^e à Acante, qui meurt d'envie de vous faire remarquer les merveilles de ce jardin. »
Acante ne s'en défendit pas trop. Il répondit toutefois à l'honnêteté de Polyphile; mais en même temps il ne laissa pas de s'écarter. Ses trois amis le suivirent.